La Maison des Mondes du Livre de Rabat : « Rabat affirme sa souveraineté culturelle avec la création de la Maison des Mondes du Livre »

0
2

La Fondation de l’Académie du Royaume du Maroc crée à Rabat la Maison des Mondes du Livre (دار عوالم الكتاب بالرباط), dans le cadre de la vision royale qui place la culture au cœur du développement harmonieux des échanges entre peuples et nations. Cette initiative s’inscrit dans le sillage de la désignation de Rabat comme Capitale mondiale du livre 2026 par l’UNESCO, tout en affirmant une ambition durable : celle d’ériger un lieu pérenne dédié aux livres, aux langues et aux récits.

Pensée comme une infrastructure culturelle de long terme, la Maison des Mondes du Livre s’inscrit dans la tradition des grandes résidences internationales qui ont démontré l’importance de lieux dédiés à la création. Elle s’en distingue toutefois par une vocation élargie : devenir un espace de co-création, voire d’hybridités narratives, où langues, récits et imaginaires se rencontrent, portés par la coopération, la traduction et la circulation des œuvres.

Implantée à Rabat, carrefour historique des civilisations, l’institution accueillera écrivains, artistes et chercheurs du monde entier et couvrira l’ensemble de la chaîne du livre, de la création à la diffusion. Elle participe ainsi de l’affirmation d’une souveraineté symbolique, hissant le Maroc au rang des nations capables de concevoir et de faire rayonner des structures culturelles de référence à l’échelle mondiale.

Prévue pour une ouverture en octobre 2026, la Maison des Mondes du Livre entend ainsi consacrer Rabat comme une plateforme internationale des savoirs et des imaginaires en mouvement – et affirmer, depuis le Maroc, que cet espace contribuera aussi pleinement à valoriser les récits du monde depuis l’Afrique.

Le regard croisé et une interview réalisée par Sylvain TIMAMO à Rabat

Interview du Pr Eugène Bodé, administrateur de la Chaire des littératures et des arts africains de l’Académie du Royaume du Maroc :  » la Fondation de l’Académie du Royaume du Maroc vient de créer la Maison des Mondes du Livre à Rabat pour pérenniser la place du livre comme facteur central de développement «  

Né en 1962 à Douala (Cameroun), Eugène Ébodé vit à Rabat (Maroc), où il est administrateur de la Chaire des littératures et des arts africains de l’Académie du Royaume du Maroc, fondée en 2022. Professeur en diplomatie culturelle à l’Université Lansana Conté de Sonfonia (Guinée-Conakry) et critique littéraire au journal suisse Le Courrier de Genève, il est Docteur Honoris Causa de l’Université Mahatma Gandhi de Conakry. Docteur en littératures française et comparée (Université Paul-Valéry Montpellier 3), il est également diplômé de l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence et du CELSA (École des hautes études en sciences de l’information et de la communication – Sorbonne Université).

Romancier et essayiste, Eugène Ébodé est l’auteur d’une dizaine de romans salués pour leur puissance narrative et leur engagement humaniste. Parmi eux, La Rose dans le bus jaune (Gallimard, 2013), consacré à Rosa Parks, figure emblématique des droits civiques, a marqué un large public. Son dernier roman, Zam-Zam (Gallimard, 2025), ou L’homme au crâne de pierre, a été unanimement remarqué pour sa diversité formelle et son imaginaire singulier, mêlant onirisme, satire politique et audace stylistique.

Eugène Ébodé a récemment reçu, à Moscou, lors du Congrès mondial des écrivains, une distinction pour sa contribution au rayonnement des littératures africaines et au dialogue des cultures.

– Après ce parcours, comment avez-vous atterri à l’Académie du Royaume du Maroc ?

L’institution royale, fondée en 1977, entendait soumettre à la réflexion collective trois éléments : faire de la culture un enjeu de civilisation, engager une réflexion sur le patrimoine africain, proposer une approche de la relation intra-africaine qui soit fédérative et non hégémonique. Ces orientations de Monsieur le Secrétaire perpétuel, le Pr Abdeljalil Lahjomri, constituent une déclinaison de la volonté de Sa Majesté le Roi Mohammed VI de redonner souffle et dynamique aux cultures africaines. J’ai trouvé dans cette approche une invitation à donner le meilleur de moi-même, car elle prenait l’Afrique comme un horizon de réenchantement. Je crois aussi que le fait d’avoir codirigé avec le Dr Rabiaa Marhouch l’ouvrage Qu’est-ce que l’Afrique ? Réflexions et perspectives, ceci a eu un écho favorable et a joué en ma faveur pour occuper un poste prestigieux et nécessairement innovant. Il a fallu très vite se mettre au travail.

– Votre profil est assez riche : de l’universitaire, vous êtes passé à l’écriture. L’écriture est-elle une vocation ou y avez-vous pris goût chemin faisant ?

« On naît poète, disait Cicéron, et on devient orateur. » Je pense que ma vocation d’écrivain préexistait à ma naissance.

Vous êtes enseignant, une profession très contraignante. Comment faites-vous pour concilier votre travail et votre activité d’écrivain ?

En étant organisé et surtout sincère dans l’accomplissement de ces deux activités. Quand j’enseigne, je le fais à fond, et quand j’écris, je ne cherche surtout pas à enseigner.

En tant qu’auteur, et de surcroît africain, quel regard portez-vous sur la littérature africaine par rapport à l’époque de Léopold Sédar Senghor, Mongo Beti ou Hampâté Bâ, pour n’en citer que quelques-uns ?

C’est une longue filiation, qui vient de notre fragilité commune – celle de tout être humain, aimant et dépensant- et de l’idée qu’il faut inscrire la littérature dans une négociation entre le réel, l’invisible et le mystère. Raconter, c’est reprendre le fil d’une vieille causerie et essayer de tromper la mort qui guette. J’ai peu connu les illustres devanciers que vous citez. J’ai toutefois eu une proximité plus grande et plus longue avec Jacques Rabemananjara, l’immense poète malgache, auteur d’Antsa (ou le chant royal et sublime). Mais les livres de tous ces auteurs sont des compagnons d’éternité. Leurs leçons, leur parfum sont des instruments pour méditer et se bonifier.

– Pensez-vous qu’aujourd’hui la littérature africaine a connu une mutation ?

Toute aventure de l’esprit est à la fois immobile et mobile. C’est un oxymore inévitable. La création, par les lettres – les Belles-Lettres auxquelles participe la littérature orale – exige de penser l’histoire littéraire comme un singulier pluriel. Elle renvoie à la singularité de chaque auteur et à la diversité des formes pour agencer autrement la même affaire : concasser la mort. La littérature en Afrique comme ailleurs évolue ou rebrousse chemin. Elle piétine aussi, quand le ressassement du moi est trop utilisé comme un filon.

– Votre recueil de contes, Grand-père Ouidi au Sahel (éditions Africamoude), a été traduit en arabe. Qu’en ressentez-vous ?

Toute traduction est un prolongement du texte initial : Un supplément au voyage. Elle ouvre des portes à d’autres locuteurs. La traduction est une nouvelle caravelle – ou caravane – pour découvrir des horizons lointains. J’en éprouve une gratitude particulière envers mon éditrice, la Dr Rabiaa Marhouch. Traduire, c’est voyager sans visa et entrer sans prévenir dans des maisons dont le livre vous a ouvert les portes. Et puis, le Sahel est un territoire où le conflit et la mort rôdent plus qu’ailleurs. C’est aussi pour ne pas déserter cette région que j’y ai installé un grand-père qui conte la passion culturelle contre les déchirements de la guerre. Nous avons des offres de conversation à nouer pour apaiser et réconcilier. La littérature est aussi disponible pour cela. J’ajoute que, par les hasards de l’histoire ou de la réputation, mon dernier roman, Zam-Zam (Gallimard, 2025), vient également de paraître en anglais, aux Etats-Unis. Mes éditeurs sont extraordinaires, et je salue Jean-Noël Schifano, directeur de la somptueuse collection « Continents noirs » de Gallimard, un incroyable et infatigable bâtisseur de viaducs.

Que vous inspire le SIEL du Maroc ?

Un beau rendez-vous du « donner et du recevoir », selon l’expression senghorienne consacrée. J’en profite pour rappeler que le poète-président aurait eu 120 ans en 2026 et qu’il nous a quittés il y a 25 ans. Il fut membre de l’Académie du Royaume du Maroc, de l’Académie française et de l’Académie des sciences morales et politiques. Un régénérateur, en somme.

Quelles sont vos attentes personnelles par rapport au SIEL ?

Que le public soit toujours plus passionné par la lecture et l’échange avec les auteurs et autrices. L’ouverture de la présente édition a été l’occasion de lancer les activités liées à la désignation de Rabat comme Capitale mondiale du livre par l’UNESCO. C’est une distinction supplémentaire pour une ville étincelante, mais aussi le couronnement d’un patient travail de responsables publics attachés à renforcer une vision : celle de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, qui place la culture parmi les biens les plus précieux et les plus urgents à partager en Afrique et dans le monde. C’est aussi l’occasion de souligner que la Fondation de l’Académie du Royaume du Maroc vient de créer la Maison des Mondes du Livre à Rabat pour pérenniser la place du livre comme facteur central de développement. C’est une nouvelle majeure pour le Maroc et pour l’Afrique. Un tel espace, inspiré de la Villa Médicis ou de la Casa de Velázquez, repose également sur une idée qui en fera l’originalité et l’attraction universelle selon la volonté exprimée par Monsieur le Secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume du Maroc.

Interview réalisée par Sylvain Timamo à Rabat