Vital Kamerhe : le « kamerhéon » mis à l’ombre

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En RDC, le directeur de cabinet du président est accusé d’avoir participé au détournement de 50 millions de dollars destinés au programme présidentiel censé moderniser les infrastructures du pays et achever un certain nombre de projets commencés par son prédécesseur. Celui qu’on appelait, il y a quelques jours encore, « le président bis », semble devenu un moyen pour la nouvelle administration de donner le ton en matière de lutte contre la corruption. Mais pas seulement…

En détention préventive à la prison centrale depuis le 8 avril dernier, Vital Kamerhe, le n°2 de la RDC ne rentrera pas chez lui, enfin pas encore. Convoqué devant le tribunal de Kinshasa le 11 mai pour le détournement présumé de 50,9 millions de dollars, l’ancien président de l’Assemblée nationale s’est vu refuser une liberté provisoire alors que son procès a été repoussé au 25 mai. Assez pour que ses avocats se plaignent d’acharnement politique. Selon eux, il réunissait toutes les conditions, comme certains des chefs d’entreprises impliqués dans l’affaire, pour bénéficier d’une liberté provisoire.

Et comme en RDC, on n’est jamais très loin d’une élection présidentielle, certains évoquent déjà celle de 2023, pour laquelle le président Félix Thisekedi voudrait évincer son directeur de cabinet. Selon un accord qui lierait les deux hommes depuis 2018, le président en place est censé soutenir Vital Kamerhe aux prochaines élections présidentielles en juste retour pour son aide lors de celles de 2018.

Selon un accord qui lierait les deux hommes depuis 2018, le président en place est censé soutenir Vital Kamerhe aux prochaines élections présidentielles en juste retour pour son aide lors de celles de 2018.

Seulement, malgré toutes les théories de complot politique, Vital Kamerhe n’a toujours pas été révoqué de son poste par le président. Il a été remplacé par un directeur de cabinet intérimaire. De l’autre côté, il y a ceux qui se réjouissent de la disgrâce du déserteur des élections présidentielles de 2011. Normal. Vital Kamerhe, figure centrale de la politique en RDC depuis de nombreuses années a eu le temps de se faire des amis, mais aussi de nombreux détracteurs.

Jamais éloigné des cercles du pouvoir

A Kinshasa, Vital Kamerhe a plusieurs surnoms. Appelé le président bis ces dernières semaines, il a aussi été  surnommé le « faiseur de rois », mais surtout, pour les Congolais, il est le kamerhéon, tant il a changé au fil des années. Né à Bukavu dans le Sud-Kivu en 1959, il se lance dans la politique dès ses plus jeunes années, à l’université de Kinshasa. Naturellement doué pour la prise de parole publique, ce polyglotte maitrisant le kikongo, le lingala, le swahili et le tshiluba se distingue par des discours qui le propulsent parmi les jeunes talents du MPR, le parti unique de Mobutu.

Naturellement doué pour la prise de parole publique, ce polyglotte maitrisant le kikongo, le lingala, le swahili et le tshiluba se distingue par des discours qui le propulsent parmi les jeunes talents du MPR, le parti unique de Mobutu.

Plus tard, il choisit d’adhérer à l’UDPS d’Étienne Tshisekedi et participe même à la Conférence nationale en 1991 et 1992, en tant que président de la jeunesse de l’Usoral (Union sacrée de l’opposition radicale). Pourtant, Vital Kamerhe ne sera découvert du grand public que bien plus tard, lorsque le mouvement rebelle conduit par Laurent-Désiré Kabila le conduit au pouvoir. Au sein du mouvement, Vital Kamerhe se fait d’abord connaitre en tant qu’expert économiste, avant de gagner une réputation de négociateur de génie. En tant que tel, il se retrouve au cœur des négociations pour les futurs accords de paix de Lusaka, en juillet 1999. Jusqu’à la mort de Laurent-Désiré Kabila, en 2001, il participe à tous les sommets, à tous les accords politiques majeurs de la RDC, mais aussi aux négociations internationales. Lorsque le fils du président défunt prend le pouvoir, Vital Kamerhe intègre immédiatement le cercle restreint de la présidence. A cette époque, commissaire général chargé du processus de paix, Vital Kamerhe est sur tous les fronts. Au plan politique, il participe à la réforme parti présidentiel. En 2006, il est le directeur de campagne de Joseph Kabila, dont l’élection est fortement contestée. Déjà, à cette époque, on prête à Vital Kamerhe des vues sur le pouvoir. Le président l’aide à obtenir la présidence de l’Assemblée nationale. Pourtant, en 2009, les relations de Vital Kamerhe avec le président se dégradent.

En fait, Joseph Kabila et son homologue rwandais Paul Kagame décident de lancer une opération armée conjointe rwando-congolaise au Nord-Kivu contre les rebelles des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR). Vital Kamerhe s’y oppose et exprime publiquement son opposition à l’entrée en RDC de l’ex-armée ennemie sans discussions au Parlement.

Vital Kamerhe s’y oppose et exprime publiquement son opposition à l’entrée en RDC de l’ex-armée ennemie sans discussions au Parlement.

Mis sous pression par Joseph Kabila, Vital Kamerhe démissionne le 26 mars 2009. Quelques mois plus tard, il crée son propre parti politique : l’Union pour la Nation congolaise  et se présente à la présidentielle de 2011. Cela lui vaudra la haine de plusieurs de ses anciens amis proches de Joseph Kabila.

Le bref temps de l’opposition et les nouvelles amitiés

Durant la campagne de 2011, à la manière d’un Guillaume Soro en Côte d’Ivoire, Vital Kamerhe va tenter de se rapprocher d’Etienne Tshisekedi. Seulement, ce dernier se méfie de l’ancien allié du clan Kabila. Finalement, il n’y aura pas d’alliance Tshisekedi-Kamerhe, pas encore.  « Il y a eu des contacts, mais le Vieux ne voulait pas partager le pouvoir. Je n’étais qu’un outil pour lui. On a vraiment raté un rendez-vous », assure Vital Kamerhe.

Finalement, l’alliance se fera avec Félix, le fils du vieux. Le jeune loup, comme Vital Kamerhe, veut prendre la suite de son père en tant que figure de l’opposition et se placer comme prétendant au fauteuil présidentiel auquel s’accroche Joseph Kabila. Pendant ce temps, des rumeurs accusent Vital Kamerhe de rendre le pays ingouvernable en finançant des mouvements rebelles. Des allégations qui ne seront jamais prouvées.

Pendant ce temps, des rumeurs accusent Vital Kamerhe de rendre le pays ingouvernable en finançant des mouvements rebelles. Des allégations qui ne seront jamais prouvées.

Dans l’arène politique, l’ancien président de l’Assemblée nationale et son allié tentent tant bien que mal d’exister alors que Jean-Pierre Bemba, l’ancien chef de guerre relâché par la CPI et le richissime Moise Katumbi cristallisent les attentions. Dans le même temps, Joseph Kabila choisit comme dauphin Emmanuel Shadary Ramazani.

Pour l’affronter, l’opposition décide de ne présenter qu’un seul candidat. Après moultes tractations, c’est Martin Fayulu qui est désigné comme candidat de l’opposition  le 11 novembre 2018. La situation ne convient ni à Vital Kamerhe, ni à Félix Tshisekedi.

Le lendemain, les alliés annoncent en effet qu’ils renoncent à le soutenir et fondent dans la foulée le mouvement Cach (Cap pour le Changement). Selon leur accord, Félix Tshisekedi est candidat à la présidence. Vital Kamerhe, lui, sera son n°2 en attendant 2023 où il sera candidat avec le soutien de son allié.

Après une campagne poussive, le duo réussit, au terme de ce qui est décrit par endroits comme l’une des élections les plus étonnantes du continent, à obtenir la présidence pour Félix Tshisekedi, qui nomme Vitale Kamerhe directeur de cabinet. Le Kamerhéon devient le « président bis ».

Le président lance alors le projet des travaux pour les 100 jours pour montrer au peuple sa volonté de changer les choses dans les plus brefs délais. Chargé avec d’autres personnalités de superviser l’initiative, Vital Kamerhe voit les contrats gré à gré et les négociations avec les entreprises se multiplier. Plus de 50 milliards $ sont rapidement engagés. Seulement, les résultats eux, tardent.

Curieux, les habitants de Kinshasa défont les feuilles de tôles entourant les divers chantiers et découvrent avec stupeurs qu’ils sont à l’arrêt. Face au tollé général qui s’ensuit, plusieurs têtes tombent, dont celle de Vital Kamerhe. Jusque-là, malgré ce que disent ses partisans, personne ne peut prouver qu’il s’agit d’un emprisonnement politique destiné à barrer la voie à un futur rival. Mais, sait-on jamais… En RDC, tout est presque toujours une question d’élections.

Servan Ahougnon