Guinée : Covid-19 : un médecin guéri de la pandémie témoigne

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Le nombre de malades souffrant  de la Covid-19 ne cesse de grimper dans notre pays, à mesure que les jours s’égrènent. Mais on compte aussi un nombre important de guéris de cette maladie avec une létalité très faible. Dr Aly Fancinadouno, chef de section Etudes et Stratégies au BSD, du ministère de la Santé fait partie des personnes guéries de cette maladie. Mais durant son séjour au centre de traitement de Donka, il a constaté assez de failles qu’il partage avec nos lecteurs dans cet entretien.

Guineenews© : Est-ce que vous savez comment est-ce que vous avez contracté ce virus ?

Dr Aly Fancinadouno : Je ne saurais vous dire avec exactitude comment, quand et auprès de qui j’ai été infecté par ce virus. Nous bougeons dans des véhicules de circulation en commun et nous travaillons aussi dans le service public, nous sommes en famille, en communauté. Aujourd’hui les recherches continuent pour que l’on sache toutes les voies de contamination. Mais à mon avis, pour le cas spécifique de Conakry, la première chaîne de contamination c’est les véhicules de transport. Même si on dit c’est trois personnes qui occupent les taxis,  tu ne connais pas le statut de celui qui est descendu et il est prouvé que le virus peut résister sur une surface entre 3 et 8 heures, selon l’environnement. Vous vous imaginez, ici ils demandent aux personnes testées positives à se rendre à l’hôpital sans mesure d’accompagnement, c’est dire que si ces derniers n’ont pas de moyens de locomotion, ils empruntent les transports publics.

Guineenews© : C’est après avoir senti les symptômes que vous vous êtes rendu à l’hôpital ou c’est parce qu’un de vos proches a été déclaré positif ?

Dr Aly Fancinadouno : J’ai été malade de façon subite, la maladie n’a pas été progressive. J’ai eu tous les signes en même temps : des maux de têtes, des douleurs articulaires, de la fièvre, j’ai même ressenti le signe typique de la méningite, et après je me suis dit que ce sont les signes de Covid19. J’ai appelé un ami parce que le 115 ne passait pas, ça ne passe d’ailleurs toujours pas, cet ami m’a amené à Donka où j’ai fait le test et après avoir fait le test, j’ai demandé moi-même qu’on m’hospitalise mais malheureusement ce jour, il n’y avait pas de place même pour les malades confirmés. Voyant donc tous les signes, je suis venu me confiner à la maison, tout en informant ma famille et en leur demandant de s’éloigner de moi. Mais en rentrant à la maison, je suis passé par la pharmacie acheter de la chloroquine et de l’azithromycine. Et dès que j’ai pris les produits ma fièvre de 40 degrés a chuté et les autres signes ont progressivement diminué.

Guineenews© : Vous êtes resté combien de jours à la maison avant d’obtenir les résultats ?

Dr Aly Fancinadouno : L’ANSS ne m’a appelé qu’au dixième jour après mon test, aux environs de 22 heures, j’étais déjà hospitalisé à Donka en train de suivre mon traitement. Donc comme je le disais, tout en attendant mes résultats, j’ai continué à prendre la cure pendant 6 jours et pendant tout ce temps j’appelais l’ANSS pour avoir mes résultats, en vain. Au septième jour, j’étais hyper fatigué et désespéré, j’ai appelé un jeune médecin et je lui ai dit que je n’ai pas encore mes résultats mais je pense avoir la covid. (…). J’ai décidé donc sans résultats de me rendre à Donka. Arrivé là-bas, une connaissance qui est dans la gestion des résultats, m’a appelé pour me dire que mon test est positif.

Heureusement que j’étais déjà à Donka. Donc c’est au dixième jour que j’ai eu mes résultats avec l’ANSS. Imaginez que je n’avais pas commencé le traitement moi-même. Après donc confirmation, j’ai appelé la Croix rouge qui est venu désinfecter ma maison et celles des voisins et ma famille a été mise en quarantaine.

Guineenews© : Et comment s’est passé la prise en charge à Donka ? 

Dr Aly Fancinadouno : Alors arrivé à Donka, comme ce n’est pas l’ANSS qui m’a appelé, je me suis présenté en leur disant que je suis positif, j’ai besoin d’être hospitalisé. Ils m’ont donné une cabine au troisième étage mais j’avoue que ça n’a pas été facile. J’ai passé 48 heures sans médicaments, en ce moment il y avait une rupture de chloroquine. C’est un jeune médecin qui est venu me donner du zinc. Au troisième jour, ils m’ont emmené une dose d’azithromycine et de chloroquine que j’ai continué à prendre parce que moi-même j’avais commencé à prendre la cure. J’ai fait 3 semaines à Donka avant que mon test ne soit révélé négatif.

Guineenews© : En dehors de ce que vous venez de citer, à savoir le retard dans la délivrance des résultats du test, la rupture de médicaments, quels autres manquements avez-vous constatés dans ce centre ?

Dr Aly Fancinadouno : Vous savez je suis d’abord médecin, en plus je travaille au ministère de la Santé, au bureau d’études. Ça me donne l’opportunité de faire des constats clairs pour ce qui est de la gestion d’un hôpital en temps normal, parce que c’est mon domaine. Du point de vue organisation, il faut dire que ce n’était pas fameux. Pendant mon séjour, l’environnement d’hospitalisation n’est pas favorable pour gérer une épidémie. Si pour un hôpital qui fonctionne normalement, on constate un manque de propreté, il faut dire que les malades sont exposés à d’autres infections.

Pour le cas spécifique de Coronavirus, une maladie épidémique, il y a des règles d’hygiène qui sont imprescriptibles : la désinfection systématique des locaux. Il est préconisé que lorsqu’un malade sort d’une salle d’hospitalisation, que cette salle soit désinfectée. Il y a des hygiénistes pour ça. Mais je vous avoue, quand moi j’arrivais à Donka, la salle dans laquelle j’ai été admis avait fait 10 jours sans être nettoyé. Les malades que j’ai trouvés là-bas, m’ont témoigné cela et  je l’ai constaté moi-même.

Je suis descendu pour demander à ce qu’on m’aide pour nettoyer la salle. Les efforts sont faits mais jusqu’à présent ce sont les malades qui demandent à ce qu’on nettoie la salle. Et puis les malades peuvent sortir guéris d’une salle, mais ils attendent qu’il y ait un nouveau malade pour venir changer les draps.

Je sais que les gens sont en apprentissage malgré qu’on ait géré Ebola, mais des efforts doivent être faits sur l’organisation, le suivi des malades, la propreté parce que je vous dis que les toilettes étaient bouchées. Le travail le plus important dans un centre épidémiologique c’est l’hygiène. En plus, le minimum qu’on puisse faire pour les malades, c’est de mettre la moustiquaire au niveau de leurs lits parce que ce ne sont pas toutes les salles qui sont climatisées, et aussi il n’y a pas de grillage au niveau des fenêtres alors qu’il y a plein de moustiques à Donka, vous ne pouvez pas imaginer.

De l’autre côté, il y a trop de malades à Donka, l’espace est devenu trop réduit,  il faut qu’on désengorge Donka. En plus, on continue de mettre les nouveaux et les anciens malades ensemble et pour le moment, on a dit qu’il n’y a pas d’immunité rassurée. De l’autre côté, il y a des malades qui font beaucoup de temps à Donka à cause du retard des résultats. Il arrive qu’on prélève deux personnes au même moment, l’un reçoit  tandis que l’autre continue d’attendre son résultat.

Le personnel aussi est en sous nombre. En plus, les responsabilités ne sont pas établies. Par exemple, quand le dossier du malade est établi, il est important qu’on ne revienne pas sur certaines informations. Mais si chaque infirmier doit vous demander votre prénom, votre âge, votre numéro de téléphone, c’est que ça ne va pas. C’est comme si il n’y a aucune transmission de l’information entre les équipes entrantes et sortantes. Et on est en train de travailler sur ça parce qu’ALIMA qui gère ce centre  écoute beaucoup.

Guineenews© : Le personnel est en sous nombre,  vous l’avez dit tantôt, mais est-ce que ceux qui sont à Donka répondent aux critères pour gérer une épidémie ?

Dr Aly Fancinadouno : En Guinée, on a un système hospitalier très organisé. Il y a le service des maladies infectieuses, le service de médecine interne, la pneumologie, la cardiologie etc, mais comme la prise en charge n’est pas faite selon le schéma hospitalier, il va s’en dire que le chef de service des maladies infectieuses bien qu’il soit maître de conférence agrégé, ne peut pas avoir l’autorité sur les gens qui travaillent là-bas. Ça c’est un manquement grave.

Et je le dis haut et fort la prise en charge médicale relève du domaine scientifique, ce n’est pas du hasard. Les professeurs, les chefs de services, connaissent qui sait faire ceci et qui doit faire cela, c’est vrai qu’il y a des épidémiologistes qui viennent en appoint mais la prise en charge médicale, hospitalière depuis l’entrée du malade, jusqu’à sa sortie, doit être assurée par des scientifiques et nous avons des compétences pour cela.

Recruter quelqu’un qui n’est pas du domaine des maladies infectieuses, qui n’a jamais travaillé dans un hôpital, pour venir distribuer des comprimés, ce n’est pas cela la prise en charge.  Donc la réorganisation de la prise en charge médicale est pour moi extrêmement importante, il faut que la priorité soit scientifique. En maladie infectieuse, nous avons au moins 3 professeurs, mais ils sont dedans comme des simples partenaires et non comme des décideurs, et ça moi, je pense que ce n’est pas normal.

Guineenews© : Mais il y a un comité scientifique qui a été mis en place…

Dr Aly Fancinadouno : Le comité scientifique a commencé à faire du travail, à faire des recommandations mais je pense que parmi les recommandations, ils ont fait cas du volet que je viens de parler, la réorganisation de la prise en charge médicale. Parce que la gestion de la Covid-19, ce n’est pas seulement de donner la chloroquine et l’azithromycine, des gens viennent avec des statuts et antécédents différents ; certains ont des maladies cardiaques, rénales, des hépatites, donc c’est l’ensemble de toutes les spécialités, dans un staff médical polyvalent qui doit prendre en charge la Covid19. Vous ne pouvez pas imaginer qu’un malade rentre à l’hôpital et qu’il sorte trois semaines après, sans avoir un bilan, même une goûte épaisse, hors les gens meurent des complications d’autres maladies que de la Covid19 elle-même.

Guineenews© : Il y a plusieurs patients qui se plaignent des infirmiers. Selon certains, ils viennent une fois par jour pour vérifier l’état de santé des patients. Quel est votre constat sur cet état de fait?

Dr Aly Fancinadouno : Je ne connais pas beaucoup comment l’emploi du temps du personnel soignant a été élaboré. Je ne connais pas le nombre d’équipes qui font le roulement en 24 heures. Vous savez toute personne qui voit le malade, doit s’habiller de façon sécurisée, avant de monter et quand vous portez ces tenues en caoutchouc, vous ne pouvez pas rester dedans pendant deux heures, ça vous déshydrate complètement. Tout ça peut retarder les visites.

Donc il est important qu’il y ait trois équipes qui tournent par jour pour que chacun puisse travailler et se reposer. Il y a un numéro de flotte mais ce n’est pas tout le monde qui le connait, s’il était connu, ça faciliterait le travail. Mais la réactivité n’est pas encore là, il faut se dire la vérité (…)

Vous savez le premier médicament d’un malade, c’est la communication du personnel, l’assurance, on ne peut pas traiter des malades comme des moins que rien sans communication. C’est notre sacerdoce. Mais dans toute corporation, il y a le professionnel mais il y a l’éducation morale de chacun aussi. Il y a des gens qui ont choisi le métier d’infirmier pour être serviable, donc ces gens-là ne montent jamais les escaliers en marchant, ils courent. D’autres par contre, ça ne les dérange pas de marcher 1 heure entre le premier et le troisième étage. Pour la prise en charge, moi je dirais qu’on doit explorer davantage les malades.

Guineenews© : Brièvement étiez-vous satisfait du point de vue de la nourriture, parce qu’on a entendu beaucoup de malades se plaindre ?

Dr Aly Fancinadouno : Moi j’ai toujours conseillé aux gens de manger ce qu’ils gagnent, parce qu’on ne peut pas faire des repas individuels au goût de chacun. Il n’y a pas de norme standard pour un petit déjeuner ou déjeuner. Il y a aussi des possibilités que votre famille vous amène des repas de dehors, si vous n’êtes pas satisfaits de la nourriture distribuée. De toutes les façons, les gens vont toujours se plaindre, mais il faut reconnaître qu’il y a eu des efforts énormes du point de vue amélioration de la nourriture. Avant que je n’arrive à Donka, j’avais eu des échos. Mais pendant les 21 jours que j’y ai passé, j’ai vu une forte amélioration. Et il faut remercier les gens qui font des dons de part et d’autre.

Guineenews© : Qu’est-ce qui vous a le plus marqué durant votre séjour à Donka ? 

Dr Aly Fancinadouno : C’est la solidarité entre les malades. Je vous l’ai dit, les équipes médicales peuvent retarder pour venir dans les salles et il n’y a pas de flotte connue de tous pour leur dire qu’il y a une situation grave dans une salle. Ce sont les malades qui sont capables de bouger qui descendent pour chercher les équipes. La plupart du temps, ce sont les malades qui partent chercher les draps pour les mettre au lit. Parfois on leur crie dessus mais cela ne les découragent point. Donc pour moi, c’est l’engagement de tous les malades qui m’a vraiment marqué.

Guineenews© : Parlant de suivi des contacts, est-ce que l’ANSS a convoqué les membres de votre famille pour un test après que vous ayez été déclaré positif ?

Dr Aly Fancinadouno : Quand j’ai été testé positif, j’ai dit à l’ANSS que j’ai 8 membres au sein de ma famille, mais ma famille n’a pas été investiguée. C’est une infirmière du site de Donka, de façon volontaire à cause de nos relations personnelles, qui venait souvent pour les suivre. Alors que si nous voulons limiter la propagation de cette maladie, il faut de l’investigation et il faut qu’on fasse aussi le traitement communautaire. Il y a des gens responsables qui sont testés positifs et qu’on peut confiner chez eux, si toutefois ils ne présentent pas de signes graves.

Ça évite qu’ils continuent à occuper des places, alors que des malades graves peinent à avoir de la place pour être hospitalisés. Il y a des gens qui sont positifs mais qui ne présentent pas de signes, ceux-là, on peut les soigner chez eux avec un suivi régulier.

Guineenews© : Après votre hospitalisation à Donka, avez-vous été victime de stigmatisation ?

Dr Aly Fancinadouno : Je ne peux pas le savoir, parce que je suis toujours avec ma petite famille, je me déplace moins et je ne suis pas trop en contact avec les gens. Seulement je sais que mes voisins étaient très contents de me revoir, d’ailleurs ils n’ont pas manqué de m’appeler pendant tout mon séjour à Donka. J’ai eu beaucoup de soutiens sur le plan professionnel, familial, relationnel, ce, de l’intérieur comme de l’extérieur.

Guineenews© : Etant du corps, avez-vous un conseil à prodiguer au comité de gestion de la prise en charge de Donka ?

Dr Aly Fancinadouno : vous savez, la Covid19 est venue surprendre tout le système de santé, donc la Guinée n’est pas une exception en termes de mauvaise qualité de la prise en charge. Ce qui fait la différence entre les pays, c’est la conscience de ceux qui décident, c’est la responsabilité individuelle de chacun, l’esprit citoyen de chacun. Et tout devrait provenir de ceux qui doivent donner l’exemple, c’est-à-dire les autorités. Tout le monde devrait éviter les déclarations fantaisistes contre tel ou tel. Il n’y a pas à dire j’ai, mais nous, tout le monde devrait dire nous sommes ou nous avons. Dans l’administration, le « je »  est  à bannir. C’est une équipe qui gère un hôpital, c’est l’équipe qui gère une épidémie.

Qu’ils sachent qu’il y a trois volets dans la riposte contre toutes les épidémies, le premier, c’est la surveillance, l’identification très précoce de tous les cas suspects ; le deuxième, c’est la prise en charge et le troisième volet, ce sont les activités à base communautaire.

Donc pour moi le plus important c’est le résultat qui compte mais chacun devrait faire un travail selon ses compétences, mais en disant aussi voilà mes limites, voilà ce dont j’ai besoin auprès des autres.

Entretien réalisé par Nassiou Sow