ETHIOPIE: QUATRE QUESTIONS SUR LA DÉMISSION DU PREMIER MINISTRE

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La démission surprise jeudi du Premier ministre éthiopien Hailemariam Desalegn, une première dans l’histoire récente du deuxième pays le plus peuplé d’Afrique, a plongé l’Ethiopie dans l’incertitude politique.

Pourquoi a-t-il démissionné?

Addis Abeba bruissait depuis plusieurs mois de rumeurs sur une possible démission du Premier ministre, affaibli par une crise politique marquée par des manifestations antigouvernementales sans précédent depuis un quart de siècle.

Peu d’observateurs s’attendaient toutefois à une annonce aussi rapide.

L’exécutif éthiopien, face à la grogne populaire, avait récemment promis des réformes et entrepris la libération de centaines de prisonniers, dont des opposants de haut rang. Jeudi, M. Hailemariam a expliqué sa démission en assurant vouloir lui-même « faire partie de cette solution de réformes ».

Au vu de l’opacité du régime éthiopien, le mystère reste entier quant à savoir si ce geste représente une ouverture aux doléances des manifestants, ou s’il est synonyme d’une reprise en main du pouvoir par la vieille garde issue de la rébellion tigréenne ayant renversé le dictateur Mengistu Hailé Mariam en 1991.

Le mouvement de protestation avait débuté fin 2015 en région oromo (sud et ouest), la plus importante ethnie du pays, puis s’était étendu à d’autres régions, dont celle des Amhara (nord). Sa répression a fait au moins 940 morts, selon la Commission éthiopienne des droits de l’Homme, liée au gouvernement.

Ces manifestations étaient avant tout l’expression d’une frustration des Oromo et des Amhara, face à ce qu’ils perçoivent comme une sur-représentation de la minorité des Tigréens au sein du Front démocratique révolutionnaire des peuples éthiopiens (EPRDF), qui règne sans partage depuis 1991, et plus largement une limitation des libertés individuelles et un déséquilibre dans le partage des richesses.

Un calme relatif n’était revenu qu’avec l’instauration d’un état d’urgence entre octobre 2016 et août 2017: la région oromo a connu cette semaine deux jours de grève durant lesquels de nombreuses routes ont été bloquées par des manifestants.

« La situation est en train de déraper, donc il (Hailemariam Desalegn) pourrait avoir lui-même pris la décision de démissionner », estime un analyste éthiopien, sous couvert de l’anonymat, rappelant par ailleurs que des affrontements entre membres des ethnies oromo et somali ont fait un million de déplacés en 2017.

Les prochaines étapes?

La démission de M. Hailemariam doit encore être approuvée par le Conseil de l’EPRDF et par le parlement, une simple formalité a priori.

M. Hailemariam devrait toutefois rester à son poste jusqu’à la nomination d’un successeur.

Les médias éthiopiens ont rapporté vendredi que les autorités envisagent l’instauration d’un nouvel état d’urgence, pour prévenir d’éventuelles manifestations et affrontements ethniques.

« Le risque d’affrontements ethniques aux conséquences catastrophiques est réel », soutient René Lefort, chercheur indépendant spécialiste de l’Ethiopie. « L’état d’urgence pourrait être une réponse nécessaire à ce risque, mais il ne fera qu’empirer les choses s’il est interprété comme une intensification de la répression ».

Qui pour devenir Premier ministre?

Hailemariam Desalegn avait été adoubé dès 2010 comme le successeur de Meles Zenawi, l’ancien rebelle qui a régné jusqu’à sa mort sur l’Ethiopie après avoir renversé Mengistu.

M. Hailemariam se distinguait par son appartenance à une communauté très minoritaire, les Wolayta du sud de l’Ethiopie, à l’exact opposé géographique de celle du Tigré, tout au nord, dont était originaire M. Meles et ses camarades du puissant Front de libération du peuple du Tigré (TPLF).

« Si le TPLF utilise cette opportunité pour nommer quelqu’un qui veut maintenir le status quo en utilisant l’armée, ce sera dévastateur », assure l’analyste souhaitant conserver l’anonymat, alors que de nombreuses questions ont émergé ces dernières années sur un possible déclin de l’influence du TPLF au sein du nébuleux EPRDF.

Plus grand groupe ethnique avec 35% de la population, les Oromo estiment eux qu’il est temps que le poste de Premier ministre leur revienne.

Quels défis pour l’Ethiopie? –

Le nouveau Premier ministre aura la lourde tâche de maintenir l’unité de l’EPRDF, composé notamment de partis régionaux en pleine émancipation, mais aussi d’accompagner le rapide développement économique de l’Ethiopie. Routes, chemins de fer et parcs industriels ont champignonné ces dernières années, mais beaucoup d’Ethiopiens se plaignent d’une croissance peu inclusive.

Fisseha Tekle, spécialiste de l’Ethiopie pour Amnesty International, estime que la forte croissance économique serait en péril si elle ne s’accompagne pas de la réforme d’un système qui réprime toute voix dissidente. « Ces mesures doivent être prises pour éviter que la situation ne dégénère en une défaillance complète de l’Etat de droit ».

                                                                                                        Afp