Dr Dinignako Coulibaly, Vice-président de la Nouvelle Côte d’Ivoire : « Nous attendons une réaction très ferme de la communauté internationale face au braquage électoral du pouvoir »

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Dr Dinignako Coulibaly, Vice-président de la Nouvelle Côte d’Ivoire, parti politique de Centre fondé en 2018 par le ministre Gnamien Konan et totalement affranchi du clivage gauche-droite, tire la sonnette d’alarme sur la crise pré-électorale ivoirienne

déclenchée par le 3ème mandat du président Alassane Ouattara. Dans cet entretien, ce pharmacien de formation demande instamment à la France et à la communauté internationale de prendre leurs responsabilités avant que le pays ne bascule dans une nouvelle guerre civile plus meurtrière que celle de 2010-2011 qui avait fait un peu plus de 3000 morts.

Propos recueillis par Clément Yao 

Quel est le positionnement idéologique de la Nouvelle Côte d’Ivoire dans cette bataille gauche-droite pour la conquête du pouvoir ?

Pour moi, le positionnement droite ou gauche n’est pas très adapté à la réalité africaine. Cela dit, pour répondre à votre question, je dirai que L@ Nouvelle Côte d’Ivoire se positionne au Centre. Notre formation part du principe qu’il faut permettre la libre concurrence mais qu’il faut aussi tenir compte du volet social. Nous nous positionnons en quelque sorte dans la sociale démocratie.

Quels sont les points clés du projet de société de La Nouvelle Côte d’Ivoire ?

Le projet de société de L@ Nouvelle Côte d’Ivoire se résume en quelques mots : « un Ivoirien, une formation, un emploi bien rémunéré. » Nous comptons mettre nos compatriotes au centre des actions de développement car nous estimons qu’on ne peut sous-traiter un développement. Pour réaliser ce projet nous créerons au moins une école technique dans chaque département, et ceci, selon les spécificités et les besoins locaux en main d’œuvre afin de mettre fin au chômage endémique de nos jeunes diplômés. Nous réaliserons tout cela avec une obsession : l’éradication du chômage qui est le point de départ de tous les maux de notre société.

Vous avez en charge les finances et la diaspora de votre parti. Quelle est votre feuille de route ?

Mon rôle est d’implanter mon parti dans tous les pays africains et du monde où résident, bien entendu, des Ivoiriens. Depuis trois mois que j’ai été nommé à cette tâche, beaucoup été déjà fait. Avant, il n’existait que la délégation France et aujourd’hui, j’ai pu implanter des représentations au Maroc, au Ghana, en Mauritanie, au Burkina Faso, en Suisse. Nous allons bientôt installer la délégation de Belgique, du Canada, des Etats-Unis voire même de l’Inde et de la Russie où nos compatriotes n’ont pas encore le droit de vote.

En tant que responsable en charge de la diaspora, pour moi, il est primordial d’avoir des représentations partout dans le monde. Un maillage qui nous permet d’être proche de nos compatriotes, d’avoir des relais et surtout des contacts avec les dirigeants des pays où nous sommes implantés. Tout cela participe à notre stratégie diplomatique.

Tout le monde est unanime qu’un parti politique ne peut remporter, tout seul, une élection présidentielle dans votre pays. Avec quel camp La Nouvelle Côte d’Ivoire est-elle coalisée ?   

L@ Nouvelle Côte d’Ivoire est membre de la Coalition pour la démocratie, la réconciliation et la paix (CDRP), la plus importante coalition de l’opposition présidée par Henri Konan Bédié, le président du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI). Aujourd’hui, quand on regarde l’électorat ivoirien, je peux vous assurer que nous sommes incontestablement majoritaires.

Quelle est votre lecture de ce 3ème mandat de Ouattara qui cristallise les tensions ?

Vous voulez parler du premier mandat de la 3ème République du président Alassane Ouattara (Rires). Les juristes de L@ Nouvelle Côte d’Ivoire et ceux de toute l’opposition y compris, même, certains juristes du Rassemblement des Houphouëtistes pour la démocratie et la Paix (RHDP), parti au pouvoir, sont unanimes, qu’en vertu de l’article 183 de la constitution, le président sortant, Alassane Ouattara n’est pas autorisé à briguer un troisième mandat sous la 3ème République. Pour moi, les choses sont claires et il n’y a pas de débat à faire. Ce qui est en train de se passer en Côte d’Ivoire, est tout simplement de la forfaiture.

« Ce que le président Alassane Ouattara est train de faire s’appelle un braquage électoral »

Voyez-vous, lorsque des imminents juristes du parti au pouvoir, ont, eux-mêmes, démontré en 2016 avec des arguments juridiques, que le président Ouattara n’avait plus le droit de se représenter à une autre élection présidentielle en Côte d’Ivoire, et que quatre années après, ces mêmes juristes se dédisent, pour moi, il n’y a pas de débat. Ce que le président Alassane Ouattara est train de faire, s’appelle le viol de la constitution, un braquage électoral. Il n’y a pas d’autres mots pour qualifier cette attitude anti-démocratique. Notre coalition, la CRDP, a fait un communiqué pour exiger le retrait de la candidature de Monsieur Alassane Ouattara.

La Cédéao, l’Union Africaine et la communauté internationale occidentale s’expriment très peu ou pas du tout sur la situation ivoirienne et sur les violations des droits de l’Homme en cours. A votre avis, pourquoi ce « silence radio » ?

Nous déplorons effectivement « le silence radio » de la communauté internationale sur les violations des droits de l’Homme, des libertés d’expression et de manifester dans notre pays. Il est incompréhensible que les violences policières et des milices du pouvoir qui ont entrainé des morts et des dégâts matériels ne soient pas condamnés par la communauté internationale africaine et occidentale. C’est pourquoi, je m’aligne sur la demande d’Amnesty International et de l’ambassade des Etats-Unis, qui ont demandé une enquête indépendante pour que toute la lumière soit faite sur ces massacres aux fins de situer les responsabilités et que les auteurs de ces crimes crapuleux soient sévèrement punis.

Au-delà de cette actualité dramatique, je pense que la communauté internationale attend que la forfaiture du 3ème mandat de Ouattara soit conduite jusqu’à son terme par le régime RHDP avant de réagir. Si par extraordinaire, le Conseil constitutionnel venait à valider la candidature de Ouattara en violation de la constitution, je pense que l’attitude de la communauté internationale sera différente. Nous faisons confiance à cette communauté internationale, à l’UA, à la Cédéao, à la France et à tous les amis de la Côte d’Ivoire, et osons espérer qu’ils ne se rendront pas complices de cette forfaiture.

Le Générations et Peuples Solidaires (GPS) de Guillaume Soro, membre de la CDRP, a demandé au président français Emmanuel Macron de rappeler Ouattara au respect de la constitution ivoirienne. Qu’en pensez-vous ?

C’est une façon, peut-être, plus directe d’inviter la France, premier partenaire historique et traditionnelle de la Côte d’Ivoire, à jouer un rôle d’arbitre dans la crise pré-électorale ivoirienne. L’attitude de la France ne peut être que celle de ce grand pays démocratique et des droits de l’Homme qui ne peut tolérer la violation de la constitution d’un pays.

Voyez-vous, les prédécesseurs du président Emmanuel Macron ont été tous attachés aux valeurs démocratiques, au respect des droits de l’Homme et ont condamné, à travers de communiqués fermes, toute forme de dictature d’où qu’elle vienne sur le Continent. Ils se sont évertués à accompagner l’Afrique à se démocratiser. Nous comprenons que la diplomatie a ses codes que le commun des mortels ne peut pas décrypter. Cependant, nous nous souvenons encore du tweet du président français, Emmanuel Macron, qui avait salué et félicité son homologue ivoirien lorsque celui-ci avait déclaré devant les parlementaires qu’il renonçait à briguer un 3ème mandat. Aujourd’hui, nous sommes surpris du mutisme du président Macron lorsque le même Ouattara, a fait volte-face, pour annoncer sa candidature.

Nous avons appris que le président ivoirien sera reçu à l’Elysée par son homologue français dans les tout prochains jours. Nous osons espérer que ce tête-à-tête sera sanctionné par un communiqué dans le sens que nous souhaitons tous. A savoir, un rappel ferme de Paris au respect de la constitution ivoirienne et des droits de l’Homme en Côte d’Ivoire.

« N’oublions pas que Ouattara est arrivé au pouvoir grâce à l’appui de la France »

L’arbitrage de Paris est donc vivement souhaité ?    

Absolument. Etant entendu que la France est le premier partenaire de la Côte d’Ivoire, et au vu des liens historiques, elle a son mot à dire sur ce qui se passe en Côte d’Ivoire. N’oublions pas que Ouattara est arrivé au pouvoir grâce à la France. Je rappelle que c’est sous le président Nicolas Sarkozy que la France était intervenue militairement lors de la crise post-électorale ivoirienne de 2010-2011 pour rétablir la vérité des urnes en installant au pouvoir Alassane Ouattara dont la victoire avait été certifiée par les Nations Unies au détriment de Laurent Gbagbo. La même France, sous le président Emmanuel Macron ne peut pas tolérer une candidature anticonstitutionnelle qui pourrait déclencher une nouvelle guerre civile. Personne n’a intérêt à ce que ce pays brûle de nouveau après autant d’efforts et de sacrifices des Ivoiriens et de la communauté internationale pour stabiliser la Côte d’Ivoire. Nous ne comprendrions pas l’attitude de la France. Si jamais, elle restait muette et qu’elle laissait faire cette forfaiture d’Alassane Ouattara, nous dénoncerons cette politique du « deux poids deux mesures ».

Au-delà de ce troisième mandat qui nourrit les colères, pensez-vous que les conditions d’une élection présidentielle apaisée seront réunies avant le 31 octobre ?

De mon point de vue, non. Voyez-vous, tous les observateurs y compris certains partisans du pouvoir sont unanimes et reconnaissent que les conditions d’une élection présidentielle transparente, inclusive et apaisée ne sont pas réunies à deux mois du scrutin.

Tout d’abord, la Commission électorale indépendante (CEI) sensée organiser ces élections en toute indépendance, a à sa tête, un fervent militant du parti au pouvoir, le RHDP. Ensuite, la composition de la CEI centrale ne s’est pas faite sur une base consensuelle. Cela pose un double problème. Je rappelle que la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP) dans son arrêt rendu au mois de juillet dernier a estimé que la mise en place des commissions électorales locales était déséquilibrée en faveur du parti au pouvoir et que la CEI ne garantissait pas la confiance et la transparence des élections.

Ensuite, il y a ce 3ème mandat du président Ouattara qui cristallise toutes les tensions, et à l’origine de la crise pré-électorale à laquelle nous assistons. Les dernières manifestations de l’opposition et de la société civile violemment réprimées dans le sang par les forces de l’ordre et les milices à la solde du pouvoir, se sont soldées par des morts d’hommes, de nombreux dégâts matériels et des arrestations arbitraires. Sans oublier les risques d’affrontements intercommunautaires qui pourraient se généraliser comme nous avons pu l’observer dans les bastions de l’opposition. Je veux parler de Daoukro, chez le président Bédié, Gagnoa, chez le président Gbagbo et Bonoua, chez Mme Simone Gbagbo, devenues les épicentres de la contestation. J’en profite pour adresser, au nom de L@ Nouvelle Côte d’Ivoire et de son président, le ministre Gnamien Konan, nos condoléances les plus attristées aux familles endeuillées, nos vœux de rétablissement aux blessés et de compassion à toutes celles et à tous ceux qui ont perdu des biens pendant ces pogroms.

Que pensez-vous de la note du Pr Francis Wangah Wodié qui a interpellé dans des termes directs le président Ouattara ?  

Je félicite le Professeur Francis Wangah Wodie, Professeur Agrégé de Droit Public et Sciences politiques, ancien président du Conseil constitutionnel et ancien président du comité d’experts pour la révision de la constitution pour son courage et sa contribution intellectuelle au débat. Il n’a pas eu tort de rappeler à l’ordre Ouattara et son pouvoir. Il disait et je cite que « nous sommes dans un système électoral vicié en Côte d’Ivoire et porteur des germes d’une guerre civile. Cela découle à la fois d’une Constitution adoptée de manière dolosive en induisant en erreur le peuple et d’un code électoral confligène. Ces actes anti constitutionnels répétés ont justifié ma démission du Conseil Constitutionnel. »

Le Pr Francis Wodié a pris l’opinion nationale et internationale à témoin et a révélé que depuis des années, il n’a de cesse d’interpeller le président Ouattara qu’il n’a pas le droit de légiférer par voie d’ordonnance dans des domaines qui sont réservés à l’Assemblée Nationale. C’est le cas par exemple de la modification du code électoral qui relève de la compétence exclusive du Parlement et aussi des parrainages que le pouvoir a sorti de son chapeau, je ne sais pour quelle raison. Nous ne pouvons donc pas aller à des élections dans un environnement insurrectionnel et de guerre civile pareils.

Au vu de la tension qui prévaut, ne faut-il pas reporter cette élection présidentielle afin d’éviter le chaos ?

Je ne vous le fais pas dire. Nous sommes dans une coalition, et je pense que la CDRP qui regroupe plusieurs formations politiques doit discuter en interne de cette situation pour en tirer les conséquences. En ce qui concerne La Nouvelle Côte d’Ivoire, nous avons émis nos conditions pour participer à ce scrutin présidentiel.

« Il serait beaucoup plus sage pour le pouvoir RHDP de reporter l’élection présidentielle »

Jusqu’à preuve du contraire, nous avons dit que nous irons à cette élection si les conditions suivantes étaient respectées : le retrait de la candidature anticonstitutionnelle de Ouattara, la démission du président de la CEI, la réforme de la CEI centrale et locale. Si le pouvoir en place pense pouvoir réunir toutes ces conditions avant le 31 octobre, alors la Nouvelle Côte d’Ivoire participera à cette élection. Mais objectivement, quand on observe la situation de crise pré-électorale qui prévaut à deux mois du scrutin, c’est quasiment impossible que toutes ces conditions que je viens d’énumérer soient réunies pour aller à des élections libres, démocratique, transparentes, inclusives et apaisées. Il serait beaucoup plus sage pour le pouvoir RHDP de reporter l’élection présidentielle.

Ne faudrait-il pas mettre en place un cadre consensuel pour définir les bases d’un nouvel agenda électoral ?

Oui, c’est ce que j’allais dire. Il faut que pouvoir et opposition s’asseyent pour discuter afin de trouver ce cadre consensuel pour l’organisation d’une élection présidentielle apaisée et inclusive.

Vous voulez dire une élection inclusive avec Laurent Gbagbo, Guillaume Soro, Charles Blé Goudé et tous les autres acteurs de la scène politique ivoirienne en exil ?

Oui, bien sûr. Aujourd’hui, Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé ayant été acquittés par la CPI, il n’y a pas de raison qu’ils soient encore en exil. Lorsque l’ancien chef de l’Etat et son ministre avaient été extradés à La Haye pour y être jugés, le pouvoir RHDP s’était réjoui. Aujourd’hui, c’est ce même tribunal de La Haye qui les a acquittés. Je ne comprends pas pourquoi, le pouvoir Ouattara s’obstine à ne pas délivrer un simple passeport ordinaire à un citoyen ivoirien, de surcroit ancien chef de l’Etat, après le refus de l’octroi d’un passeport diplomatique, pour son voyage retour en Côte d’Ivoire. C’est une honte pour la Côte d’Ivoire et pour toute l’Afrique. Je m’offusque également pour la condamnation par contumace de Guillaume Soro et certains de ses partisans qui ont été jugés par une justice partisane sans la présence de leurs avocats.

Si vous voulez mon avis, la Côte d’Ivoire tournera définitivement la page de la crise post-électorale de 2010-2011 et renouera définitivement avec la paix, si seulement si tous les acteurs de la scène politique s’asseyent autour d’une table pour discuter et se mettre d’accord sur un processus électoral consensuel.

La Nouvelle Côte d’Ivoire a-t-elle obtenu ses parrainages ?

Oui, bien sûr. Nous disposons de tous nos parrainages. Je peux vous assurer que nous déposerons la candidature du ministre Gnamien Konan dans le délai imparti du lundi 31 août 2020. Mais notre participation à l’élection ne se fera qu’à condition que nos revendications énumérées tantôt soient satisfaites. Dans tous les cas, les discussions au sein de la coalition à laquelle nous appartenons seront déterminantes dans l’attitude que nous adopterons ce 31 octobre.

Quels sont vos vœux au terme de cet entretien ?  

J’ai trois messages à formuler. Le premier s’adresse au président Alassane Ouattara à qui, je demande instamment, une fois de plus, de renoncer à son troisième mandat. Après tout, il a eu une chance inouïe de diriger ce pays en toute quiétude pendant deux quinquennats sans la moindre rébellion. Ses prédécesseurs n’ont pas eu la même chance que lui. Je pense même qu’après le président Félix Houphouët-Boigny, il est le seul chef d’Etat qui a dirigé dans une telle situation de paix et de stabilité relatives. Il faut qu’il comprenne que le 3ème mandat en Afrique, on n’en veut plus. Il faut qu’il parte.

Ensuite, à la population ivoirienne, je demande qu’elle tienne bon et qu’elle continue sa démonstration de force pacifique pour montrer à la communauté nationale et internationale qu’elle refuse la forfaiture du pouvoir RHDP de Ouattara. Evidemment, en évitant toute forme de violence. Enfin, je demande à la communauté internationale en général et à la France en particulier d’ouvrir les yeux sur ce qui se passe réellement en Côte d’Ivoire. Si cette communauté internationale ne prend pas ses responsabilités maintenant, le chaos qui va s’ensuivre sera très difficile à endiguer et à stopper.

Propos recueillis par Clément Yao