DANS UN FIEF TOUBOU DU SUD LIBYEN, LA CRAINTE DES PERSÉCUTIONS

0
108

A Oubari, un fief des Toubou en Libye, les échoppes sont fermées et la tension palpable: à mesure que les forces de Khalifa Haftar s’approchent, les craintes de persécution augmentent chez cette minorité non arabe, qui défend son appartenance à la « patrie libyenne ».

Assis dans la cour de l’hôpital où il travaille, dans cette ville d’environ 60.000 habitants située à 900 km au sud de Tripoli, Ali Senoussi explique que sa communauté « redoute les répercussions des opérations militaires qui se déroulent à la périphérie de la ville et dans la localité voisine de Morzouk ».

De peau noire, célèbres pour leur esprit guerrier, les Toubou vivent dans la région du Tibesti, à cheval entre la Libye (sud), le Tchad (nord-ouest) et le Niger (est), dans le Sahara oriental.

Souvent méprisés par des tribus arabes, les Toubou ont par le passé été instrumentalisés par l’ancien dictateur Mouammar Kadhafi dans les conflits au Niger et Tchad voisins.

« Nous sommes les habitants de cette région. Notre appartenance et notre amour pour elle sont immenses, mais nous n’acceptons pas qu’on nous implique dans des guerres avec les tribus arabes qui combattent aux côtés de Haftar », dit Ali Senoussi.

L’offensive de l’homme fort de l’est libyen Khalifa Haftar constitue « une menace à la paix sociale dans toute la région », craint ce Toubou de 22 ans en sirotant son thé, sous son chèche traditionnel.

Mi-janvier, l’Armée nationale libyenne (ANL) autoproclamée du maréchal Haftar, a lancé son opération en assurant vouloir la « purger » « des groupes terroristes et criminels ».

Mais la communauté Toubou redoute surtout des actes de vengeance de leurs rivaux arabes ayant pour la plupart rallié l’ANL.

Certains Toubou, dont des députés, ont déjà crié au « nettoyage ethnique ».

– Querelles tribales –

La Libye reste profondément divisée avec, d’un côté, un gouvernement d’union nationale (GNA) basé dans la capitale Tripoli (nord-ouest), issu d’un processus onusien. Et, de l’autre, un cabinet parallèle dans le nord-est appuyé par l’ANL.

Le sud libyen a été délaissé par les autorités successives, depuis des décennies.

La région, qui renferme pourtant les plus importants champs pétroliers du pays, est actuellement touchée par des pénuries en tout genre: carburant, pain, électricité, bonbonnes de gaz… et les prix au marché noir flambent.

Ainsi, Ali Senoussi a encore une fois été contraint de venir à pied au travail comme beaucoup d’autres, expliquant avoir laissé sa voiture à la maison faute de carburant.

Le sud libyen est en outre devenu un repaire pour les jihadistes, trafiquants et groupes rebelles du Tchad, Niger et Soudan voisins, qui ont profité des divisions en Libye pour faire de cette région leur base arrière.

Les querelles tribales et ethniques entre Toubou, Touareg ou arabes pour le pouvoir et le contrôle du trafic ont encore amplifié l’instabilité le long de l’interminable frontière méridionale.

Depuis l’époque de Kadhafi, les Toubou dénoncent leur marginalisation et ont été parmi les premiers en Libye à prendre les armes contre l’ancien régime en 2011.

Semi-nomades, ils sont nombreux à n’avoir jamais disposé de pièces d’identité et à se voir privés de leurs droits à l’enseignement, au travail, à la santé, au logement.

– « Patrie libyenne » –

« Nous sommes musulmans, avons une culture et une langue propres que nous partageons avec nos cousins du Tchad, du Niger et du Soudan sans pour autant renier notre appartenance à la patrie libyenne », souligne Ali Yahyia, chercheur et spécialiste dans les affaires de la communauté Toubou dont il est issu.

Les Toubou libyens disent toutefois avoir été visés par des opérations de l’ANL, qui de son côté prétend combattre des groupes tchadiens, notamment près de Morzouk, une autre ville à forte population Toubou, à 180 kilomètres à l’est d’Oubari.

Mercredi soir, l’ANL a indiqué être entrée dans cette ville, officiellement pour déloger des « rebelles tchadiens » que les Toubou sont accusés de soutenir.

Avec ses 50.000 habitants et son emblématique forteresse construite il y a plus de sept siècles, Morzouk est aujourd’hui étouffée par le siège des forces de Haftar.

Balayées par le vent et le sable du désert, les rues sont jonchées d’ordures et les rares boutiques ont fermé, tout comme les boulangeries qui ont dû baisser leurs rideaux, faute de farine.

« La ville connait de nombreuses difficultés au niveau des services, notamment à l’hôpital où nous n’avons qu’un seul médecin », déplore Ibrahim Omar, membre du conseil municipal de Morzouk.

« Avec les opérations militaires qui continuent, les médecins refusent de venir », dit-il.

Si cette situation persiste, prévient ce responsable, « les stocks de nourriture finiront par s’épuiser ».

Afp