Coup d’État au Mali : le président Keïta démissionne après son arrestation par des soldats mutins

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Le président a également annoncé la dissolution du gouvernement et de l’Assemblée nationale en direct à la télévision. Le Conseil de sécurité de l’ONU se réunit ce mercredi en urgence.

Des coups de feu ont été entendus et des militaires maliens ont pris le contrôle, mardi, d’un camp à Kati, dans les environs de Bamako. C’est dans cette même caserne qu’avait commencé, en 2012, le coup d’État contre le président Amadou Toumani Touré. « Ce matin, des militaires en colère ont pris les armes au camp de Kati et ont tiré en l’air. Ils étaient nombreux et très nerveux », a déclaré un médecin de l’hôpital de Kati. En fin de journée, les mutins ont annoncé l’arrestation du président Ibrahim Boubacar Keïta et du premier ministre Boubou Cissé, une information confirmée mardi soir par le directeur de la communication du chef du gouvernement. Les deux dirigeants «ont été conduits par les militaires révoltés dans des véhicules blindés à Kati», où se trouve le camp Soundiata Keïta, à une quinzaine de kilomètres de Bamako, a-t-il précisé.

Dans la nuit de mardi à mercredi, le président Keïta a annoncé sa démission expliquant n’avoir pas d’autre choix que de se soumettre à la volonté de son armée en révolte pour éviter que du sang ne soit versé. Il a également annoncé la dissolution du Parlement et du gouvernement en direct à la télévision : «Je voudrais à ce moment précis, tout en remerciant le peuple malien de son accompagnement au long de ces longues années et la chaleur de son affection, vous dire ma décision de quitter mes fonctions, toutes mes fonctions, à partir de ce moment. Et avec toutes les conséquences de droit: la dissolution de l’assemblée nationale et celle du gouvernement».

«Une transition politique civile»

Les militaires qui ont pris le pouvoir ont affirmé vouloir mettre en place une «transition politique civile» devant conduire à des élections générales dans un «délai raisonnable». «Nous, forces patriotiques regroupées au sein du Comité national pour le salut du peuple (CNSP), avons décidé de prendre nos responsabilités devant le peuple et devant l’histoire», a déclaré sur la télévision publique ORTM le porte-parole des militaires, le colonel-major Ismaël Wagué, chef d’état-major adjoint de l’armée de l’air. Il a affirmé que tous les accords internationaux du Mali seront respectés.

«Notre pays, le Mali, sombre de jour en jour dans le chaos, l’anarchie et l’insécurité par la faute des hommes chargés de sa destinée», a accusé l’officier. Il a dénoncé le «clientélisme politique» et «la gestion familiale des affaires de l’État», ainsi que la «gabegie, le vol et l’arbitraire», une justice «en déphasage avec les citoyens», une «éducation nationale qui patauge» ou encore des massacres de villageois, le «terrorisme et l’extrémisme».

«La société civile et les mouvements socio-politiques sont invités à nous rejoindre pour, ensemble, créer les meilleures conditions d’une transition politique civile conduisant à des élections générales crédibles pour l’exercice démocratique à travers une feuille de route qui jettera les bases d’un Mali nouveau», a ajouté le colonel-major. Il a demandé aux organisations internationales et sous-régionales de les «accompagner pour le bien-être du Mali».

«La (mission de l’ONU) Minusma, la force (anti-jihadiste française) Barkhane, le G5 Sahel (qui regroupe cinq pays de la région), la force Takuba (un groupement de forces spéciales européennes censées accompagner les Maliens au combat) demeurent nos partenaires», a-t-il également affirmé.

La communauté internationale condamne la «mutinerie»

L’Union africaine avait appelé dans la soirée de mardi à la «libération immédiate» du président Keïta, tandis que l’Union européenne condamnait une «tentative de coup d’État». Par la voix du ministère des Affaires étrangères, Paris avait également condamné la mutinerie «avec la plus grande fermeté». Quelque 5100 militaires français sont déployés au Sahel, notamment au Mali, dans le cadre de l’opération antidjihadiste « Barkhane ».

Le Conseil de sécurité de l’ONU se réunira ce mercredi en urgence à huis clos dans l’après-midi, à la demande de la France et du Niger. La Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest a immédiatement suspendu le Mali de tous ses organes de décision «avec effet immédiat» et a décidé «de la fermeture de toutes les frontières terrestres et aériennes ainsi que l’arrêt de tous les flux et transactions économiques, commerciales et financières entre les (autres) pays membres de la Cédéao et le Mali», invitant «tous les partenaires à faire de même». Une visioconférence se tiendra jeudi entre ses États membres.

L’émissaire américain pour le Sahel, Peter Pham, a déclaré que « les États-Unis s’opposent à tout changement extraconstitutionnel de gouvernement. »

Depuis début juin, une coalition hétéroclite de chefs religieux, politiques et de la société civile, le Mouvement du 5 juin-Rassemblement des Forces patriotiques du Mali (M5-RFP), réclame le départ d’Ibrahim Boubacar Keïta, élu en 2013 puis réélu en 2018 pour cinq ans. C’est l’iman conservateur ­Mahmoud Dicko qui semble mener le mouvement. La protestation a commencé fin mars, quand le chef de l’opposition a été enlevé en pleine campagne législative. La colère s’est cristallisée le 29 mars quand la Cour constitutionnelle a inversé le résultat d’une trentaine de circonscriptions. Le 10 juillet, une manifestation à l’appel du Mouvement du 5 juin, placée sous le signe de la « désobéissance civile », a dégénéré en attaques contre le Parlement et contre la télévision nationale, puis en trois jours de troubles civils.

L’opposition évoque un bilan de 23 morts et de plus de 150 blessés. Le premier ministre parle de onze morts et l’ONU de 14 manifestants tués. Le 18 juillet, la contestation a rejeté un compromis proposé par une médiation ouest-africaine.

Le 27, les dirigeants de la Communauté des États d’Afrique de l’Ouest ont appelé les Maliens à « l’union sacrée ». L’organisation a menacé de sanctions ceux qui s’opposeront à son plan de sortie de crise, qui prévoit le maintien au pouvoir du président Keïta, mais prône un gouvernement d’union et des législatives partielles. Le 17 août, l’opposition annonçait de nouvelles manifestations pour réclamer le départ du président et promettait, en point d’orgue, d’occuper une place symbolique au cœur de Bamako.

Par  et AFP