BÉNIN: L’OPPOSANT AJAVON VICTIME D’UNE CHASSE AUX SORCIÈRES?

0
31

Absence de notifications des charges, nouveau jugement pour les même faits: le procès qui s’est ouvert jeudi contre Sébastien Ajavon, adversaire potentiel au président béninois a toutes les apparences d’une chasse aux sorcières, clament ses avocats.

Alors qu’il avait été relaxé il y a deux ans dans une affaire de trafic de drogue international au terme d’une procédure de comparution immédiate et de huit jours de garde à vue, Sébastien Ajavon sera de nouveau jugé au Bénin, a annoncé jeudi un tribunal spécial créé tout récemment.

Le prévenu, absent, était convoqué pour une audience devant la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (Criet) à Porto Novo, quadrillée par les forces policières. Il était représenté par dix avocats, qui ont dénoncé des « violations flagrantes » de ses droits.

La défense a découvert en arrivant que son client et trois autres prévenus étaient accusés de « trafic de drogue international à haut risque », infraction punie de 10 à 20 ans de prison, selon une récente loi béninoise.

« Il faudrait avoir mauvais esprit pour imaginer que cette procédure vise à empêcher un opposant politique crédible de se présenter » aux législatives en 2019 et à la présidentielle de 2021, a ironisé devant la presse un avocat du barreau de Paris, Julien Bensimhon.

En octobre 2016, M. Ajavon avait été arrêté après la découverte d’environ 18 kg de cocaïne d’une valeur estimée à 14 millions d’euros dans un conteneur destiné à l’une de ses sociétés, avant d’être relaxé quelques mois plus tard faute de preuves.

– « Acharnement » –

Ce jugement n’ayant pas fait l’objet d’un appel, la défense estime qu’il est définitif. Or la Criet, qui a démarré ses activités fin août, est une juridiction séparée, qui a compétence pour juger en premier et dernier ressort, les flagrants délits liés au terrorisme, à la criminalité économique et au trafic de drogue.

« Comment peut-on convoquer les même gens pour les même faits lorsqu’ils ont déjà été jugés et relaxés? », s’est insurgé un autre avocat, Marc Bensimhon, rappelant que la règle selon laquelle nul ne peut être jugé deux fois pour des faits identiques est « l’une des bases du droit partout dans le monde ».

Contactée par l’AFP, une source proche du gouvernement a vivement démenti « tout acharnement ».

« Les personnalités du monde des affaires et de la politique sont habituées à bénéficier de sauf-conduits, mais elles doivent comprendre que la lutte contre l’impunité et la corruption lancée par le président Talon en 2016 est implacable », a ajouté cette source.

Après 20 minutes de vifs débats, le président de la Cour a renvoyé l’audience au 18 octobre, demandant aux prévenus de « comparaitre personnellement ». « Vous n’aurez pas la parole tant que les prévenus ne sont pas là! », a crié aux avocats Cyriaque Dossa.

Candidat à la présidentielle de 2016, Sébastien Ajavon, entrepreneur et président du patronat très populaire au Bénin, était arrivé troisième avec 23% des voix, avant de soutenir un autre homme d’affaires, Patrice Talon, qu’il a contribué à faire élire au second tour face à Lionel Zinsou.

– « Stratégie de la terreur » –

Mais les relations entre les deux hommes se sont vite dégradées: M. Ajavon, visé par la justice dans plusieurs affaires et dont certains médias ont été suspendus, dénonce aujourd’hui une chasse aux sorcières destinée à l’évincer de la scène politique.

En août 2017, il est frappé par un redressement fiscal de 167 milliards de francs CFA (254 millions d’euros) portant sur une évasion fiscale de plusieurs de ses sociétés pour 2014, 2015 et 2016.

En octobre 2017, il est inculpé pour « faux en écriture publique, complicité de faux en écriture publique, usage de faux et escroquerie » à la suite d’une plainte déposée par la direction des impôts en 2009.

Ajavon créée ensuite son parti politique, l’Union sociale libérale (USL), dénonçant « la stratégie de la terreur » du pouvoir.

Devant la Cour africaine des droits de l’homme en mai à Arusha (Tanzanie), il réclame plus de 800 millions d’euros de dommages et intérêts à l’Etat béninois au titre des préjudices moraux et commerciaux subis depuis des mois. La décision est attendue courant octobre.

Pour le politologue béninois Expédit Bofouni Ologou, la rapidité de la Criet à se saisir de l’affaire Ajavon a été « une surprise, dans un système judiciaire qui se caractérise d’ordinaire par sa lourdeur et sa lenteur ».

Afp