Bénin, Caraïbes, France : le Vaudou vibre lumineusement à Paris

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La spiritualité Vaudou n’a pas fini d’inspirer les artistes contemporains, sur tous les continents, et leurs œuvres nous parlent lumineusement aujourd’hui, grâce à l’étonnante exposition « Spirits Rising (Ascension des Esprits) » organisée du 14 au 20 septembre 20202 par Erzuli Art à la galerie Artes, à Paris, au cœur du Quartier latin.

Le talent d’Erzuli Art, et en particulier de Dieudonné Ynh Alley, a été de réunir trois artistes d’inspirations différentes, qui proposent trois expressions complémentaires de la spiritualité vaudou dans l’art contemporain…

Rafiy Okéfolahan, qui a grandi à Porto Novo, offre une entrée explosive dans le patrimoine culturel et spirituel du Bénin, grâce à de grandes toiles intensément colorées, d’où émergent puissamment les grandes divinités de cette tradition séculaire.

Si la traduction même de Vaudou, en langue Fon du Bénin, est « ce que l’on ne peut élucider », le pari était risqué, et c’était presque une gageure de vouloir inonder de lumière des puissances dont les représentations et les incarnations, comme les autels, restent fondamentalement nimbés de mystère, et que les seuls initiés parviennent progressivement à concevoir.

Mais l’évidence est là, soudaine et bouleversante : la peinture de Rafiy Okéfolahan donne forme à l’inaccessible, et produit sur celui qui l’observe une forme de secousse brutale. Ce qui s’y dévoile de la transe et de son dépassement dans l’illumination jaillit à la conscience du spectateur comme un dépassement des apparences, une forme de netteté rendue à un état de conscience fugace et qui, par définition, échappe à la conscience rationnelle. Une vibration colorée, à la fois vague et précise, nous conduit soudain à comprendre ce que révèle la divinité, et c’est comme si elle nous entraînait dans une familiarité avec le surnaturel. De son intercession géniale, à la fois modeste et éclatante, Rafiy Okéfolahan doit être sincèrement remercié.

C’est une toute autre lecture du Vaudou qu’Aurel Yahouedeou, Béninois lui aussi, nous propose : son art mêle dans une conjonction inédite l’hyperréalisme presque troublant et photographique à la projection du mystère. Le spectateur reçoit en pleine figure la contradiction fantastique entre la réalité brutale de l’expérience humaine en ce monde, et la part invisible qui la sous-tend : le mystère se fait chair, l’incarnation palpable renvoie à une épaisseur d’ombre d’où sort la divinité.

Ainsi de son « Ifâ » dont la main ouverte semble expliquer et offrir à la fois : tel Hermès ou Mercure, messager de l’Olympe, patron des journalistes, Ifâ est le passage, l’intermédiaire, celui dont l’oracle permet de communiquer avec l’invisible et l’indicible. Mais l’expression de sa face, masque sombre et impénétrable, complique le message et obscurcit le sens de l’évidence naturelle que son corps exprime. Le sens est là tout proche, mais l’intelligence ne suffit pas à l’appréhender, il faut, aussi, s’ouvrir à la part d’ombre pour entendre ce qui n’est pas livré d’emblée.

Ainsi d’une Mamiwata au corps sensuel de sirène, qu’Aurel Yahouedeou auréole d’un arc-en-ciel crépusculaire, contrastant avec l’écume trop blanche pour être naturelle, et dont les yeux clos renvoient à une profondeur impossible à atteindre : à la fois immédiatement désirable et éternellement refusée, dans le retrait inaccessible d’une intériorité radicale. Ainsi d’un(e) Mawu Lissa asexuée qui évoque l’origine du monde dans un accouplement infini et circulaire sur un fond figurant une aube première, explosant sur un horizon étoilé et infini. Le détail de la figuration de la nature qui sort de l’ombre, aussitôt révélée par la puissance créatrice du premier jour : instantanéité de la venue du monde au monde, au moment de l’acte créateur. L’évidence éclatante de ce qui ne se conçoit pas : le début.

Troisième corde à l’arc de cette élévation des esprits, Egzo est un artiste caribéen, dont la vision, elle aussi habitée par le Vaudou, utilise pastels et collages pour provoquer le même effet de dédoublement entre l’ordre du réel et celui du surnaturel… Sans craindre de confronter l’homme à la fragilité de son être face à la mort. Le crâne couronné d’un squelette gouverne des mains photographiées, dont les doigts semblent jouer avec les fils des Parques, au centre de tuyaux d’orgues noirs qui font résonner les cordes des destinées humaines. Impossible de passer devant l’œuvre sans tressaillir et sans s’interroger. L’espace infini de notre passé que l’on croit enseveli, nous regarde par ses orbites vides, et joue avec notre présent.

C’est une entrée directe dans la spiritualité Vaudou, et elle est à la fois explicite et cachée, comme l’entrée d’un gouffre souterrain dont rien ne laisse présager des splendeurs secrètes dont les parois ont été revêtues, il y a plusieurs dizaines de siècles, par nos lointains ancêtres. Nous hésitons à interpréter leur legs, mais pourtant il s’impose à nous, il est en nous, un de nos constituants inconscients, et probablement expliquerait certains de nos actes, si nous l’entendions.

Il faudrait tout décrire, par exemple aussi la manière dont Egzo représente et exorcise à la fois le chaos…

Devant ce trio d’artistes à la fois profonds et précis, le visiteur ne peut rester indifférent : il est comme visité par une révélation à la fois inconnue, et familière. « Spirits Rising » est une exposition à ne pas manquer, si vous passez par Paris entre le 14 et le 20 septembre 2020, et il faut retenir les trois noms de Rafiy Okéfolahan, Aurel Yahouedeou, Egzo feat Pablo Malik,  comme ceux de trois artistes contemporains majeurs : capables par leur peinture de jeter une passerelle entre notre quotidien et l’invincible invisible. Et merci à Dieudonné Ynh Alley de les avoir réunis ici !

« Spirits Rising », exposition ERZULI ART, Galerie ARTES, 11 rue Frédéric Sauton, 75005 PARIS, du 14 au 20 septembre 2020.  

Olivier Zegna-Rata