Angélique Kidjo : quand le rossignol béninois prête sa voix au peuple africain

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Peu de voix sont plus belles que celles qui s’engagent à défendre une cause. D’ailleurs, les plus belles voix de l’histoire ont souvent mis leurs tessitures aux services d’idéaux plus grands que le simple plaisir procuré par une note bien chantée. Telle une Nina Simone, qui a fini par dédier tout son être aux luttes afro-américaines, Angélique Kidjo cherche-t-elle son grand combat ?

« Quand on commence à utiliser des mots aussi remplis de douleur, et d’une signification différente pour nous les Africains qui avons été colonisés, qui vivons encore une forme de colonisation, vous ne pouvez pas vous asseoir ici en disant que  les Français sont colonisés », assène Angélique Kidjo à Nicolas Dupont Aignan, le soir du 23 juin sur le plateau de l’émission « On n’est pas couchés ».

Le politique, allié du Front National de Marine le Pen, a osé dire que la France était « colonisée par les migrants ». Assez pour lui faire subir la furie de la chanteuse bénino-américaine. Originaire d’un pays où elle est née 15 jours avant la fin de la colonisation, Angélique Kidjo adopte, sur le plateau, une attitude belliqueuse, pratiquement guerrière. Nicolas Dupont Aignan ne le sait peut-être pas, mais la chanteuse a toujours été engagée sur les questions humanitaires et sociales, encore plus lorsque l’Afrique est impliquée. Depuis quelques années d’ailleurs, entre la France et les Etats-Unis, l’humanitaire et le féminisme, la diva semble à la recherche d’une grande cause à défendre.

La première diva africaine

Alors qu’elle vient de reprendre « Remain in the light », l’album des Talking Heads, un célèbre groupe de rock américain, on aurait pu l’attendre doucereuse sur des émissions de variétés, en train de promouvoir son opus. C’est mal connaître Angélique Kidjo ! Celle que le Time Magazineconsidère comme la première diva africaine, préfère encore donner de la voix contre les affreux propos d’une partie de la classe politique française.
De toute façon, la Béninoise n’a jamais eu la langue dans sa poche. Encore moins quand il s’agit de questions liées à l’Afrique. Normal, quand on sait que la chanteuse a grandi à une époque où la grande ferveur pour l’intégration des peuples africains au concert des nations toussotait encore.

Celle que le Time Magazine considère comme la première diva africaine, préfère encore donner de la voix contre les affreux propos d’une partie de la classe politique française.

Née le 15 juillet 1960 à Ouidah, Angélique Kidjo a vu le monde 15 jours avant l’indépendance de son pays, le Bénin. Mais c’est durant son adolescence que s’ancreront en elle les valeurs panafricanistes qu’elle défend. « J’avais appris à 9 ans l’existence de l’esclavage. Et à 15 ans, celle de l’apartheid en Afrique du Sud. Sur une chaîne de télévision nigériane, Winnie Mandela parlait de son mari et de sa lutte contre le régime raciste. Ce fut un choc incroyable. Il faudrait avoir honte ou peur à cause de la couleur de sa peau ? C’était inconcevable », se souvient Angélique Kidjo.

« J’avais appris à 9 ans l’existence de l’esclavage. Et à 15 ans, celle de l’apartheid en Afrique du Sud. Sur une chaîne de télévision nigériane, Winnie Mandela parlait de son mari et de sa lutte contre le régime raciste. Ce fut un choc incroyable. »

Son être révolté, va s’exprimer à travers un talent familial : la musique. Ses frères, fondateurs du Kidjo Brothers Band, sont les tout premiers rockeurs béninois. En plus, la jeune fille a une voix magique, depuis ses plus jeunes années. Pour certains membres de sa famille, ce talent est entouré d’une certaine mystique. Quand la mère de la chanteuse est tombée enceinte, Rossignol, la tante qui détenait les chansons traditionnelles de la famille est venue passer quelques semaines auprès de la famille Kidjo. « Tous les jours, elle murmurait, la bouche collée contre le ventre de maman, tu auras une fille, et elle chantera. Quand petite, je me suis mise à fredonner les chansons de Rossignol, toute ma famille sidérée me demandais comment je les connaissais. Je répondais : « Je ne sais pas… », confie-t-elle au Monde, sur l’origine de ses talents.

Frustrée par l’apartheid, Angélique Kidjo décide alors d’écrire une chanson intitulée « Azan Nan Kpé », « le jour viendra » en langage fon. Son père l’écoute et y perçoit la rage de sa fille. « Je comprends ce que tu ressens. Mais la haine et la violence n’ont pas de place dans cette maison. Ton rôle, en tant qu’artiste, n’est pas de mettre de l’huile sur le feu mais d’unir les gens. Alors, soit tu réécris ta chanson et tu tires quelque chose de positif de la douleur que je vois dans tes yeux, soit tu ne chanteras plus jamais », lui déclare-t-il. La jeune fille change les paroles de sa chanson.

« Ton rôle, en tant qu’artiste, n’est pas de mettre de l’huile sur le feu mais d’unir les gens. Alors, soit tu réécris ta chanson et tu tires quelque chose de positif de la douleur que je vois dans tes yeux, soit tu ne chanteras plus jamais. »

A partir de là, celle qui a grandi aux rythmes de Johnny Hallyday, Jimi Hendrix, Claude François ou James Brown, n’utilisera jamais plus sa voix pour diviser. Elle chantera au sein du groupe de ses frères, puis avec les Sphinx, le groupe de son lycée. Elle devient célèbre dès son adolescence, grâce à son adaptation, pour la radio nationale, de la chanson « Les Trois Z » de Miriam Makeba, son idole. Elle enregistrera ensuite l’album Pretty, avec l’aide de son frère et du producteur camerounais Ekambi Brillant. Son succès permettra à Angélique Kidjo de faire une grande tournée en Afrique de l’Ouest. Véritable célébrité locale, elle devra pourtant quitter son pays. « Je ne me voyais pas faire la propagande du communisme », explique-t-elle. Le pays venait, effectivement, prendre une orientation marxiste. En 1983, la chanteuse part pour la France.

Elle s’installe à Paris et y travaille pour payer ses études. Toute star qu’elle était, elle tenait à son instruction, un principe qui lui vient de son père. « Il a mis ses trois filles à l’école. Lui si calme, si digne, si pince-sans-rire, pouvait se transformer en lion furieux sur la question de l’éducation. Il tenait à ce que ses filles soient scolarisées, au même titre que ses sept fils », se souvient la diva.

« Lui si calme, si digne, si pince-sans-rire, pouvait se transformer en lion furieux sur la question de l’éducation. Il tenait à ce que ses filles soient scolarisées, au même titre que ses sept fils »

En France, Angélique Kidjo suivra des cours de chant au Centre d’informations musicales (CIM), une école de jazz parisienne de renom. Elle y rencontre le musicien Jean Hebrail, qu’elle épousera plus tard. Choriste de groupes africains de Paris, véritable chouchou du New Morning, un club de jazz où le public l’adore littéralement, elle devient, en 1985, la chanteuse du groupe de jazz Pili Pili. Elle collabore à trois albums du groupe avant d’en enregistrer un en solo : Parakou. Cet opus séduit Chris Blackwell, le fondateur d’Island Records, la maison de disques de Bob Marley et de U2. Il fait signer la chanteuse en 1991 sur son label Mango. Elle y enregistre 4 albums avant de rejoindre le label Columbia Records en 2000, deux ans après s’être installée aux Etats-Unis, déjà auréolée d’un statut de star internationale. D’ailleurs, la chanteuse béninoise rentrera à jamais dans les mémoires de toute une génération, après avoir interprété « We Are One », la chanson officielle du film d’animation « Le Roi Lion 2 ». Ses sonorités africaines adaptés aux rythmes du monde entier font d’Angélique Kidjo une star appréciée partout, une véritable passerelle entre les cultures. En 2002, elle chante au concert du Prix Nobel de la Paix en hommage au président américain Jimmy Carter.

Véritable célébrité internationale, adoubée par le guitariste Carlos Santana et d’autres légendes comme Quincy Jones, Miriam Makéba et Peter Gabriel, la béninoise va conquérir le public américain. Finalement, ce sont les oreilles du monde entier qui succomberont à celle qui remportera 3 Grammy Awards (2008, 2015 et 2016).

A la recherche d’un combat ?

Impliquée pour la lutte des droits des femmes pour leur scolarisation et pour leur émancipation, Angélique Kidjo n’est pas qu’une simple artiste engagée. Ambassadrice de bonne volonté de l’UNICEF depuis 2002, elle a créé Batonga, une fondation qui soutient les études secondaires de jeunes filles africaines, en leur offrant des bourses, des fournitures et en sensibilisant sur l’importance de l’éducation des filles. La chanteuse s’est également battue pour aider les jeunes mères africaines à lutter contre le tétanos, au côté de l’UNICEF et la marque Pampers. La Béninoise avait, en effet, composé, pour cette campagne, la chanson You Can Count On Me. Chaque téléchargement du titre offrait une vaccination contre le tétanos à une jeune mère en Afrique. Mais les engagements d’Angélique Kidjo ne sont pas toujours de grandes initiatives soutenues par les organisations internationales.

En 2016, elle milite pour qu’Amoeba, un célèbre magasin de disques de Los Angeles, offrant une section musique africaine très riche, ne soit pas fermé. « Ce magasin a joué un rôle important dans ma vie. La célèbre chanteuse de jazz Dianne Reeves m’a raconté qu’au début des années 1990 elle parcourait les bacs d’Amoeba quand son regard s’est arrêté sur la pochette de Logozo, un de mes premiers albums. Le visuel lui a tellement plu qu’elle a acheté le disque et découvert ma musique », confie Angélique Kidjo. Mais le domaine où la chanteuse est de plus en plus présente est le débat politique. Elle est très souvent sollicitée par les médias pour commenter l’actualité politique, un exercice qu’elle réussit étonnamment bien. Morceaux choisis. « Aux Etats-Unis, la ségrégation est précise, nette. En France, elle avance masquée ». Dur ? Pourtant ce n’est que le début. « Nous idéalisions le pays des droits de l’homme. Il m’a fallu déchanter quand, à 23 ans, j’ai décidé de m’exiler à Paris, car la dictature ne me permettait plus de m’exprimer librement. Je ne comprenais pas pourquoi les gens ne répondaient pas à mes “Bonjour !” dans la cage d’escalier. J’ai constaté l’ignorance des Français quant à la culture de mon continent. Les clichés dignes de Tintin au Congo ont la peau dure », déclare la béninoise, interrogée, à quelques semaines des élections présidentielles françaises de de 2017, sur l’identité en France.

« Je ne comprenais pas pourquoi les gens ne répondaient pas à mes “Bonjour !” dans la cage d’escalier. J’ai constaté l’ignorance des Français quant à la culture de mon continent. Les clichés dignes de Tintin au Congo ont la peau dure »

Avec son intervention sur le plateau de l’émission « On n’est pas couchés », la diva béninoise n’est définitivement plus considérée comme une simple belle voix. Va-t-elle franchir le pas et incarner, d’une manière ou d’une autre, un combat. Cela, la Béninoise semble s’y préparer, depuis son adolescence et les paroles d’une chanson qu’elle a été obligée d’adoucir.

Afp