Civilisation : Le choc n’est pas la fin de l’histoire

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Ce que les kurofune japonais nous enseignent face aux tensions du monde actuel.L’histoire montre que les civilisations ne s’effondrent pas uniquement sous l’effet de la force, mais sous l’impact de chocs qu’elles n’ont ni anticipés ni compris. Ces moments de rupture révèlent moins la puissance de celui qui impose la pression que la maturité stratégique de celui qui la subit.

En 1853, l’arrivée des kurofune américains au Japon constitua un traumatisme profond. Elle mit fin à l’illusion d’un monde clos, protégé par le temps et la distance. Pourtant, ce choc n’entraîna ni l’effondrement ni l’escalade irréfléchie. Il donna naissance à un choix rare dans l’histoire : accepter la réalité sans renoncer à l’identité, s’ouvrir sans se dissoudre.

Cette décision reposait sur une intuition essentielle : la patience stratégique est une forme supérieure de puissance, et le refus obstiné du changement mène plus sûrement à la disparition que l’adaptation lucide.

Le monde contemporain se trouve une nouvelle fois marqué par des dynamiques comparables. Certaines évolutions récentes des pratiques de leadership — caractérisées par des méthodes plus abruptes, une imprévisibilité assumée et une remise en question des cadres établis — ont contribué à fragiliser l’ordre international et à rappeler une réalité préoccupante : lorsque les règles ne sont plus respectées, leur capacité protectrice s’érode inévitablement.

Face à cette situation, une question fondamentale se pose : les États disposent-ils encore de l’espace politique, culturel et mental nécessaire pour transformer la contrainte en opportunité ?

L’Iran, en particulier, se trouve à un carrefour historique. Son rapport au monde, façonné par des décennies de sanctions et de défiance, laisse peu de place à une ouverture apaisée. Pourtant, l’expérience japonaise démontre que même les systèmes les plus fermés peuvent évoluer, à condition que le changement soit conçu comme un processus maîtrisé et non comme une capitulation.

La comparaison entre le commodore Perry et les dirigeants contemporains trouve toutefois rapidement ses limites. Perry incarnait une puissance déterminée, mais aussi une cohérence stratégique et une clarté d’objectifs. La pression qu’il exerçait s’inscrivait dans un cadre lisible, permettant à l’adversaire de choisir la transformation plutôt que l’escalade permanente.

Le monde actuel est, à cet égard, plus dangereux. L’absence de cadres stables, l’accélération des réactions, la médiatisation instantanée et la personnalisation du pouvoir réduisent la capacité des États à penser dans le temps long. Or, sans temps long, il n’y a ni sagesse stratégique ni paix durable.

L’histoire des kurofune nous rappelle une vérité essentielle : ce ne sont pas les chocs qui provoquent les catastrophes, mais l’incapacité à leur donner un sens. Là où certains voient une humiliation, d’autres perçoivent un avertissement. Là où certains répondent par la crispation, d’autres choisissent la transformation.

À l’heure où certaines tensions régionales pourraient, par enchaînement mal maîtrisé, conduire à un conflit d’ampleur mondiale, il devient urgent de redonner à la diplomatie ce qui lui manque le plus aujourd’hui : la retenue, la mémoire historique et le courage de la nuance.

Le Japon du XIXᵉ siècle nous rappelle enfin ceci : la véritable puissance n’est pas celle qui impose le choc, mais celle qui sait le traverser sans perdre son avenir.

Ambassadeur Rachad Farah

Ancien Ambassadeur du Japon ( 1989-2004) Doyen du corps diplomatique.

Ancien Ambassadeur en France (2004/2013).