Pr Alfa Oumar Dissa, Université J. Ki-Zerbo de Ouagadougou : « La Cedeao travaille à créer un marché de l’électricité sous-régional. Pour ce faire, elle a mis en place des organes techniques… »

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Professeur titulaire en Energies solaire et thermique à l’Université Joseph Ki-Zerbo de Ouagadougou, au Burkina Faso, cet ancien ministre en charge de l’Energie, des Mines, des Carrières, fait un diagnostic sur principaux fléaux qui minent le secteur de l’électricité, et présente des propositions concrètes sur la question de la gestion de l’énergie dans les Etats africains.

Professeur Alfa Oumar Dissa, la plupart des pays d’Afrique subsaharienne rencontrent d’énormes difficultés pour rendre l’énergie électrique accessible, et sont confrontés aux délestages récurrents. En tant qu’expert reconnu dans le domaine de l’énergie, quels sont, selon vous, les facteurs essentiels qui sont à l’origine de cette situation ?

Je vous remercie pour l’intérêt que vous portez à la contribution de ma modeste personne, à propos de la résolution de ce problème crucial qu’est la question de la gestion de l’énergie dans nos Etats. En effet, la léthargie de la fourniture d’électricité que connaissent nos Etats date de plus de deux décennies. Cette situation que je qualifie d’hypnose énergétique est la résultante de plusieurs facteurs limitants qui plombent, de façon concourante, les secteurs de l’électricité dans nos pays.

Pour répondre à votre question, je dirais que les deux fléaux prééminents qui minent le secteur de l’électricité sont, d’une part, le déséquilibre entre l’offre et la demande en électricité ; et d’autre part, le manque de financement approprié pour accompagner le secteur.

S’agissant du déséquilibre entre l’offre et la demande en électricité, il faut noter que la croissance économique, avec pour corollaire l’augmentation du Produit intérieur brut (Pib), l’industrialisation continue, l’augmentation continue du taux d’accès à l’électricité dans les zones rurales et périurbaines, la vétusté et la dégradation continue des parcs d’exploitation électrique, sont particulièrement les raisons profondes qui contribuent à creuser le déséquilibre entre l’offre et la demande en électricité.

Le deuxième facteur-clé, qui est le manque de ressources pour les sociétés d’électricité pour faire face au déséquilibre entre l’offre et la demande, est la conséquence des cumuls de besoins de financement d’années en années pour la construction d’infrastructures nouvelles, afin de parer à l’augmentation de la demande en électricité. Ces besoins de financement de plus en plus élevés ne sont plus supportables par les budgets propres des sociétés d’électricité.

En outre, la gestion inefficace du monopole public porté par les sociétés d’Etats dites opérateurs historiques, seules concessionnaires du service public de l’électricité, est certainement une des raisons du manque de ressources financiers à ne pas négliger.

Au-delà du manque de financement approprié et du déséquilibre entre l’offre et la demande, existe-t-il d’autres difficultés majeures que rencontre ce secteur ?

Un des défis majeurs à relever est le taux d’accès à l’électricité. Le faible taux d’accès à l’électricité est une difficulté majeure du secteur, que partage la quasi-totalité des pays d’Afrique subsaharienne. Ce déficit d’accès est encore plus aigu dans les zones rurales.

Par exemple, en 2016, 46 % des personnes qui n’avaient pas accès à l’électricité dans le monde, soit environ 590 millions d’âmes, vivaient en Afrique, et seulement 35 % des Africains avaient alors accès à cette denrée. En particulier, au Burkina Faso, en 2017, moins de 22 % de la population avait accès à l’électricité, avec seulement 3% pour les zones rurales contre 66 % pour les zones urbaines.

Aussi, indirectement, le faible taux d’accès est considéré comme une des lacunes majeures du secteur, car le besoin d’améliorer l’accessibilité pour l’atteinte des objectifs du droit universel à l’électricité entraîne, au fil des ans, l’augmentation incontrôlée du nombre d’abonnés au réseau électrique et de la demande. Ainsi, le besoin de satisfaire simultanément les nouveaux et anciens abonnés, sans augmentation au préalable des capacités de production, de transport et de distribution d’électricité, entraîne un gap important entre l’énergie disponible et la demande en bout de chaîne de distribution. En conséquence, le déséquilibre entre l’offre et la demande se creuse.

L’autre facteur, non moins important, est le coût élevé de l’électricité qui lèse le secteur de l’électricité dans plusieurs pays. Par exemple, le coût de l’électricité représente plus de 10% du revenu des ménages et plus de 30% du coût de production des entreprises. Pour les Etats enclavés, cette cherté est en grande partie liée au fait que la production est majoritairement dominée par le thermique. Pour des pays fortement ensoleillés comme le Burkina Faso, pour réduire les coûts, les choix doivent tenir compte, en plus thermique, d’autres sources endogènes, en l’occurrence l’énergie solaire.

En effet, le coût de production de plus en plus bas, à partir de la source solaire peut permettre, dans une dynamique de mix énergétique, de tendre vers des coûts de revient du kWh de plus en plus bas.

Un dernier facteur à ne pas négliger, c’est le manque d’efficacité énergétique. En effet, en plus du déficit lié au manque d’infrastructures de production, le déficit causé par les pertes dans la chaîne d’exploitation est non négligeable.

Ces pertes proviennent d’une part de la vétusté, du sous-dimensionnement, et quelques fois, du manque d’entretien des infrastructures de production, de transport, et de distribution ; et d’autre part, de la qualité et de l’âge des équipements du côté des consommateurs.

L’efficacité énergétique dans l’exploitation électrique peut s’obtenir à travers l’entretien, le renouvèlement et le renforcement du parc, la certification des installations de gros consommateur à travers des indicateurs de performances énergétiques, grâce aux audits énergétiques et la promotion d’équipements peu énergétivores. 

Plusieurs pays ont amorcé la libéralisation partielle ou totale du secteur de l’énergie, surtout dans sa composante électricité, pour parer à ces difficultés. Apparemment, ces réformes visent à résoudre efficacement les crises du déficit énergétique, et à termes, l’épineuse question des délestages. Qu’est-ce qui, techniquement, motive ces réformes ?

D’abord, il faut faire remarquer que les réformes du secteur de l’énergie ont été impulsées depuis les années 90 par l’Angleterre, et ont vite atteint les pays d’Afrique, par le truchement des politiques d’ajustement structurel, portées par les institutions de Bretton Woods. La Côte-d’Ivoire fut le premier pays, avec la privatisation de la gestion du sous-secteur de l’électricité, avec les partenaires privés Azito/Ciprel. Ensuite, les pays maghrébins notamment l’Egypte, l’Algérie, et le Maroc, sont venus plus tard, et ont surtout misé sur la restructuration des sociétés d’électricité plutôt que la libéralisation.

En vérité, les raisons qui motivent les réformes observées dans le secteur de l’énergie sont multiples et visent à résoudre les problèmes majeurs du secteur. D’abord, nous avons le besoin d’attirer les capitaux privés pour réhabiliter les infrastructures obsolètes et développer de nouvelles infrastructures. Ce scénario a surtout été copié chez les pays asiatiques.

Ensuite, la résolution des problèmes budgétaires, et la recherche d’une plus grande efficacité, comme dans les pays industrialisés. Ce cas a été emprunté chez les pays d’Amérique latine.

Enfin, l’exigence des institutions financières internationales, avec l’obligation de réformes, à cause de la situation peu reluisante du secteur caractérisée par un besoin de financement énorme difficilement supportable par le budget public, dans un contexte où l’Etat en question est très endetté ; une mauvaise gestion du monopole public de l’électricité ; et des financements de la coopération du secteur en nette régression. C’est la situation propre des pays africains.

Ces réformes visent a priori à la résolution des problèmes-clés du secteur à savoir : le manque d’investissement, l’extension du service, et l’amélioration de la situation financière et technique.

En quoi consistent ces réformes sur la libéralisation du secteur, et quelles sont les meilleurs exemples, à l’échelle continentale ?

En somme, les réformes comportent deux éléments importants que sont le retrait de l’Etat de certains segments, qui sont de facto libéralisés (comme par exemple, la production dans la plupart des pays); puis l’introduction de la concurrence.

De manière générale, la réforme est opérée selon les caractéristiques de la libéralisation, à l’instar du recours à la production indépendante, du modèle de l’acheteur unique, puis de l’introduction des clients éligibles ; de l’accès des tiers au réseau pour dissiper les conflits d’intérêt ; de la mise en place de l’autorité de régulation du secteur ; de la mise en place d’agences pour les composantes sensibles du secteur : agence d’électrification rurale, agence des énergies renouvelables, agence de la maîtrise de l’énergie ou de l’efficacité énergétique.

A quels degrés se situent ces différentes réformes ?

Ces réformes peuvent se situer à différents niveaux, allant des contrats de gestion, puis de la libéralisation de la gestion (régie intéressé, gérance, affermage, concession), jusqu’à la vente de l’entreprise. Idéalement, la libéralisation veut qu’à terme, à l’image de la téléphonie, le consommateur final, quelle que soit sa taille, soit capable de se faire lui-même le choix de son fournisseur. L’exemple le plus réussi de ce modèle est celui de l’Ouganda, qui a abouti à la concurrence intégrale et à une dérégulation totale du secteur. L’Egypte, le Nigeria, et l’Algérie ont aussi des modèles assez réussis, avec la création de société holding comme hydro Québec, avec des filiales juridiquement séparées. Le tout avec une stratification verticale et horizontale.

D’autres expériences réussies de libéralisation du secteur, avec l’intervention du privé dans son segment production existent également. Exemples : par affermage en Rca, les contrats de gestion au Mali, Guinée, Ghana, Tanzanie, Namibie, Tchad, Rwanda, Malawi, Lesotho, les concessions privées au Mali, Togo, Gabon, une partie de la distribution au Maroc, et la quasi-liquidation de l’entreprise au Sénégal, où le privé est aujourd’hui majoritaire.

En somme pour terminer, je dirais qu’il est reconnu que les pays cités en exemple de réussite des réformes, avec l’entrée des producteurs indépendants, sont en majorité ceux qui disposent de ressources énergétiques.

On dit également que ces réformes sont impulsées ou encouragées d’une autre manière à l’échelle communautaire, au niveau de la Cedeao. Dans ce cas, quels sont les acteurs-clés et les dispositions essentielles nécessaires à la mise en œuvre des projets de producteurs indépendants d’électricité, aussi bien au plan national que communautaire.

La Cedeao travaille à créer un marché de l’électricité sous-régional. Pour ce faire, elle a mis en place des organes techniques comme outils de mise en œuvre et de gouvernance de ce marché. Le Système d’échanges d’énergie électrique ouest-africain (Eeeoa), ou West african power pool (Wapp), a été créé dans cette optique. Elle est considérée comme la faitière des sociétés d’électricité, avec pour mission la mise en œuvre du système d’échange d’énergie électrique dans la sous-région.

Pour opérationnaliser ce marché de l’électricité, il était impératif de concevoir en amont les instruments techniques et juridiques nécessaires pour réussir cette intégration régionale d’échange d’énergie. A l’image du réseau routier d’échange de marchandises, il fallait créer des routes pour l’électricité, d’où les interconnexions en cours de construction. Il fallait également règlementer et réguler les transactions électriques entre pays, d’où la mise en place de l’Autorité de régulation régionale du secteur de l’électricité de la Cedeao (Arrec), ou Ecowas regional electricity regulatory authority (Erera), par la Conférence des chefs d’Etat de la Cedeao en janvier 2008.

Pas de risques de chevauchement ?

Arrec est la faitière des autorités nationales de régulation et a pour mission « d’assurer la régulation des échanges transfrontaliers d’électricité entre les Etats-membres de la Cedeao, tout en veillant à la mise en œuvre des conditions permettant d’en assurer la rationalisation et la fiabilité, et en contribuant à la mise en place d’un environnement réglementaire et économique favorable à la mise en place du marché régional ». Tout cela devrait aboutir, à terme, à une bourse régionale de l’électricité pour parfaire la régulation des échanges régionales d’électricité.

A notre sens, en plus des interconnexions et de la régulation régionale, la Cedeao, à travers le Wapp, devrait aussi se pencher sur la mise à niveau des réseaux des différents pays. Autrement, les disparités entre les qualités des réseaux internes des Etats pourraient être un handicap énorme à la mise en œuvre efficace du marché régional de l’électricité.

A titre d’exemple, pour l’interconnexion entre le Maroc et l’Espagne, le Maroc a été invité à mettre son réseau à niveau, afin que son interconnexion au marché européen ne soit pas préjudiciable à celui-ci, en termes de perturbation liées aux variations de tension et de fréquence. Tout doit être fait pour que l’énergie transite de façon fluide entre les différents Etats, étant entendu que des perturbations liées à l’état défectueux du réseau d’un pays peuvent se répercuter sur d’autres et affecter la qualité de l’échange entre pays.

Par ailleurs, comme il est reconnu que les pays disposant de ressources énergétiques ont en général les meilleures expériences d’entrée du privé dans la production, le Wapp, pourrait aussi mettre l’accent sur la production privée, en fonction des potentiels des pays. Des pôles de production d’origine solaire, gaz, hydro, pourraient être mis en œuvre dans ce cas. Les Producteurs indépendants d’énergie (Pie), ou Independant power producer (Ipp), pourraient être recrutés pour les productions solaires dans les pays sahéliens, à gaz pour les pays de l’hinterland, hydroélectrique pour les pays à fort potentiel hydroélectrique. A l’instar des autres échanges commerciaux, les principes du commerce équitable devraient prévaloir et le régulateur régional devrait veiller à ce que les mêmes principes de base, qui prévalent à l’échelle des nations, se reflètent à l’échelle régionale, notamment la libre-concurrence, l’accès des tiers au réseau…

Propos recueillis par Basile DAH et Richard KENMOGNE