Mali : HAIDARA CHERIF MOHAMED, Président du Conseil supérieur de la diaspora Malienne «De la transition, nous attendons la sécurité et des élections libres et transparentes»

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Alternance démocratique au Niger, coopération Mali-Niger, apport de la diaspora malienne à l’économie nationale, défis sécuritaires autour du G5 Sahel, enjeux de la transition au Mali…A cœur ouvert avec le président Conseil supérieur de la diaspora malienne.Vous êtes le président du Conseil supérieur de la diaspora malienne. Vous venez d’assister à l’investiture du président BAZOUM. Votre sentiment à chaud.

D’abord merci d’être venu de très loin pour assister à cet événement du siècle. C’est la première fois que depuis l’indépendance du Niger  qu’on assiste à un passage de témoin entre deux présidents démocratiquement élus. C’est une grande fierté et l’honneur de partager ces moments inoubliables avec vous.

Je suis président du Conseil supérieur de la diaspora malienne. A ce titre, je suis en charge des questions d’émigration et d’immigration maliennes. Je vis au Niger depuis 1996, en Guinée et aux Etats-Unis. Donc, le Niger c’est mon deuxième ou si vous voulez mon troisième pays. Il est important que nous nous intéressions à ce qui se passe ici et dans d’autres pays aussi. Nous avons une forte communauté malienne ici avec près de 800 000 à un million de Maliens vivent ici au Niger en parfaite harmonie, et la plupart sont nigéro-maliens.

Un tel événement ne peut pas passer sans qu’on ne soit présent. Le président BAZOUM, nous l’avons connu, nous l’avons vu à l’œuvre, nous avons découvert en lui un homme est soucieux de l’avenir et du devenir du Mali mieux que beaucoup de Maliens. Il vous souvient que, lors des attaques djihadistes, en tant que ministre des Affaires étrangères, c’est lui qui a défendu le Mali partout. Je peux vous dire que même l’intervention de la France au Mali porte l’estampille de BAZOUM avec le président ISSOUFOU à l’époque. Donc, nous sommes reconnaissants envers ces deux hommes d’Etat et le peuple nigérien.

«L’eldorado du Mali, c’est sa diaspora»

Le fait d’être ici, je dirai est une obligation, parce que BAZOUM est un homme aujourd’hui qu’il faut pour le Niger, un pays qui est devenu sur le plan stratégique et sécuritaire extrêmement important. Il partage la frontière avec le Tchad, le Nigéria, le Mali et également le Burkina. Donc, cette problématique sécuritaire liée au djihadisme un peu partout dans ses frontières, notamment au Nigéria avec Boko Haram, au Mali avec Deash, au Tchad avec les deux réunis. C’est pourquoi il est important aujourd’hui d’avoir un homme de poigne, un homme qui comprend les problématiques, un homme qui a géré la sécurité du Niger, un homme qui a été ministre des Affaires étrangères, qui a une vision et un homme de conviction. L’arrivée de BAZOUM comme président du Niger c’est réconfortant parce que quand il disait la vérité à nos partenaires en 2012, il n’était que ministre des Affaires étrangères. Aujourd’hui étant président, nous disons que nous avons enfin un porte-parole digne de ce nom, qui comprend les problématiques, qui ne ménagera pas d’effort et qui ne passera par le dos d’une cuillère pour transmettre le message à nos partenaires.

Pouvez-vous nous dire le genre de relation que vous entretenez avec les Nigériens ?

Il y a ici près de 2 millions de Maliens qui vivent en parfaite cohésion avec les Nigériens. Gao est situé à 500 km de Niamey, ce qui fait qu’aujourd’hui, le Malien se sent vraiment comme chez lui ici au Niger, un peu comme moi je me sens depuis très longtemps.

L’arrivée de BAZOUM donne l’espoir que le problème commun sécuritaire aura enfin trouvé un début de solution. C’est surtout ce qui importe aujourd’hui aux Maliens et aux autres. BAZOUM comprend mieux les enjeux de la position géostratégique sécuritaire aujourd’hui que le Niger représente. Ce n’est pas pour rien qu’entre le premier et le deuxième tour, il a eu un tête-à-tête de 01h 45 mn avec le président MACRON. C’est la première fois dans l’histoire qu’un candidat au deuxième tour ait de tels entretiens. Vous avez vu la présence de tout le monde, une forte délégation américaine était là, la France, l’Union européenne, tout le monde était là. Cela démontre de l’importance que la communauté internationale accorde à la personne même de BAZOUM. C’est une forte personnalité, un homme convaincu, qui comprend les problématiques et qui ne manquera pas de dire la vérité à nos partenaires. Nous les Maliens, c’est surtout cet engouement-là que nous avons. Ce que nos Chefs d’Etat n’ont pas pu faire au Mali, BAZOUM va le faire.

Quel est l’apport de la diaspora malienne à l’économie du pays ?

Un Malien sur trois vit en dehors de son pays. On est estimé à peu près à 20-21 millions de Maliens avec 6-7 millions qui vivent à l’étranger et apportent près de 1 000 milliards par an, soit plus de 16% du PIB. Notre apport dépasse largement…c’est trois fois ce que nos partenaires au développement apportent au Mali, le deuxième pays à élaborer la politique nationale d’immigration.

Nous avons en effet un ministère entier chargé des Maliens de l’extérieur depuis près de 16 ans maintenant, et nous avons une plateforme est dédiée aux intellectuels maliens pour qu’ils reviennent donner des cours dans nos universités au Mali. Nous venons juste de terminer à cet effet un atelier de haut niveau avec l’UNESCO, l’Union européenne, nos partenaires Français et Américains pour faire venir chaque venir chaque année 1000 Maliens de diverses compétences pour former les formateurs. Nous participons avec notre ministère des réformes institutionnelles et aussi, le ministère de l’Industrie…Il y a une cohésion du Mali avec sa diaspora.

Pour finir, nous avons lancé un financement participatif en vue de la création d’une banque d’investissement de la diaspora, qui aura un minimum de 100 milliards de capital afin de pouvoir donner plus de 100 milliards de crédits. Nous sommes convaincus que l’eldorado du Mali, c’est sa diaspora : le Mali ne se développera pas sans sa diaspora, à l’image de ce qu’a été la Chine, l’Inde et le Rwanda. Je suis sûr que cette manne, cette compétence de la diaspora malienne, camerounaise, africaine…c’est cette diaspora qui va venir nous libérer économiquement.

Le Mali étant un pays de tradition très migratoire, il n’a pas manqué de montrer l’exemple de ce qu’il faut faire. C’est ce qui explique que le premier Centre des études migratoires en Afrique a été installé au Mali il y a deux semaines.

Vous parlez de libération, le Mali étant aujourd’hui sous transition. Quelle est la personne qui viendra libérer le pays, de votre point de vue ?

C’est difficile de répondre à cette question. Mais toujours est-il que j’ai participé à la Conférence internationale de transition. J’ai été parmi les premiers à dire qu’il faut négocier avec les dhihadistes qui ce sont Maliens. Pendant que les Américains négocient avec les Talibans au Qatar, ils nous disent nous de ne pas négocier avec les djihadistes. J’étais le premier à le dire en 2017. La situation a changé après la conférence de Pau et une décision a été prise qu’il faut négocier avec les djihadistes. Mais, il ne faut pas négocier séparément, parce que ce sont les pays du G5 Sahel qui sont concernés. J’ai eu raison très tôt.

Nous avons participé à un dialogue national inclusif où la diaspora a participé dans 25 pays. Dans les recommandations, il est dit de négocier avec les djihadistes. Donc, c’est une volonté souveraine de la population malienne. Aujourd’hui, force est de constater que malgré la présence de notre partenaire qui est la MINUSMA avec plus de 14 000 soldats de 32 différentes nationalités, qui engloutissent 2 millions d’euros par jour et près de 1 milliards d’euros par an, aucun résultat probant n’est signalé.

Nous nous sommes dès lors dit qu’il faut être réaliste et commencer à négocier un pacte au moins au minimum pour s’assoir et se dire qu’est ce que nous voulons réellement. Parce qu’on ne peut pas comprendre qu’avec l’arrivée de la MINUSMA, les djihadistes étaient vers Kidal. Aujourd’hui, ils sont aux alentours de Ségou. Il n’y a eu aucun impact de la présence de la communauté internationale, encore qu’il y a une certaine complicité. Bien que je ne croie pas à cette complicité, n’empêche que le citoyen lambda n’arrive pas à comprendre que bien que tous ces soldats soient présents avec leur technologie, mais l’avancée des djihadistes se poursuit. C’est vrai que personne ne peut te protéger de ton voisin : c’est l’armée malienne elle-même qui doit se donner la main pour les aider. On commence à se poser des questions sur leur présence.

Deuxième aspect, par échec de la politique sécuritaire qu’IBK devrait renforcer, la population s’est révoltée et il y a eu coup d’Etat. Je fais partie de ceux qui ont insisté qu’il nous faut un Chef de l’Etat et un vice-président militaires, parce que la transition du Mali ne peut pas être comme celle du Niger ou du Burkina où il n’y a aucun soldat étranger. Tous ces pays de la CEDEAO ont leurs soldats au Mali. Donc, on ne peut pas nous dire qu’il faut une transition civile en 12 mois ou en 18 mois qui puisse régler le problème malien. Ce n’est pas possible, il faut qu’on soit réaliste. Je fais partie des gens qui ont insisté sur la vice-présidence et j’ai participé également à l’élaboration de la Charte. Nous avons six députés de la diaspora au sein du Conseil national de la transition parlementaire et nous sommes en train d’élaborer le texte qui permettra…

Nous attendons deux choses de cette transition : la sécurité et des élections libres et transparentes. Une transition ne peut jamais régler tous les problèmes. Pour ce faire, il faut un organe unique électoral. Pour que la sécurité revienne, ce n’est pas par la force de frappe militaire, mais plutôt une approche hybride, une force dissuasive pour amener également les frères maliens qui croient à tort ou à raison que par cette méthode, on trouvera une solution à la situation du Mali. Mais nous les convions à venir autour de la table pour dise ce qu’on peut faire tous ensemble pour le Mali de demain.

Vous milité pour qu’il y ait un vice-président militaire. L’expérience en Afrique a montré qu’à chaque fois qu’un militaire a pris le pouvoir, il n’en est plus jamais reparti. Ne pensez-vous pas que les militaires qui sont aux affaires auront les appétits du pouvoir et chercher à rester ?

L’histoire nous enseigne qu’aucun militaire n’a pris le pouvoir et il l’a laissé. C’est aussi longtemps dans le temps. Mais le cas particulier de l’Afrique de l’Ouest…on parle du Mali. La CEDEAO a posé des conditions, on a même subi un embargo, nous avons été fermes sur la question sécuritaire. Ce qui explique par conséquent l’acceptation de la CEDEAO d’un vice-président militaire chargé de la sécurité et de la défense.

La transition en son article 9 stipule clairement que le président et le vice-président ne peuvent pas se présenter à l’élection présidentielle. Cet article n’est pas susceptible de changement. Cela veut dire que ni le président ni le vice-président de cette transition ne peuvent se présenter. La société civile malienne y veillera, la CEDEAO est garant avec l’Union européenne et les Nations unies. Il n’aura pas un militaire candidat. On sait qu’il y a beaucoup de voix qui s’élèvent et certains apprentis sorciers qui croient qu’on peut changer cette charte, mais elle ne changera pas, parce que c’est l’accord de la société civile et de l’ensemble des Maliens, de la CEDEAO et de l’Union africaine.

Donc, on aura des élections. Leur rôle à eux, c’est de nous préparer des élections libres et transparentes. Mais pour ce faire, il faudrait bien qu’il y ait de la sécurité à l’intérieur, notamment sur les 2/3 du territoire malien aujourd’hui, entre l’Etat et les djihadistes entre guillemets. Là où il n’y a pas de sécurité, il ne peut y avoir d’élection. Nous devons aller vers un pacte social à l’issue duquel on conviendra d’avoir un président élu accepté en tout cas de la majorité et il aura comme prérogative de réunir tous les Maliens en allant vers une révision constitutionnelle pour un Mali au sein duquel on sera des maliens tout court, tous acceptés en tant que tel, même si chacun a son obédience, son parti voire ses croyances.

Entretien mené à Niamey par Richard KENMOGNE