Luc Marius Ibriga, président de l’ Association « Mémoire & Conscience » : « Une nation ne se construit pas en niant son histoire »

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Deux ans après les événements des 30 et 31octobres 2014 qui ont connu l’incendie de l’Assemblée nationale, il est aujourd’hui question pour les Burkinabè d’ériger sur ce site un monument et un musée. Une initiative de l’Association « Mémoire et Conscience ». Point Afrique est allé à la rencontre de son président pour avoir les contours de cet investissement historique.

Qui est le président de l’association mémoire et conscience?

Je m’appelle Luc Marius Ibriga. Je suis enseignant à l’unité de formation et de recherche en sciences juridique et politique de l’université Ouaga 2, et présentement contrôleur général d’Etat, de l’Autorité Supérieure, de Contrôle d’Etat et de Lutte contre la Corruption (ASCE-LC).

Quel est selon vous, monsieur le président, la pertinence de l’érection d’un monument et d’un musée dans l’enceinte de l’ex Assemblée nationale partie en fumée lors de l’insurrection des 30 et 31 octobre 2014 ?

Je pense que cette initiative est venue de la manière dont s’est déroulée l’insurrection populaire, et de la maturité du peuple burkinabè suite à ces événements des 30 et 31octobres 2014. Il vous souviendra que le lendemain de ces événements, le peuple burkinabé est sorti enlever les barricades et nettoyer la ville pour lui donner son aspect normal. Cela veut dire que l’acte par lequel le peuple burkinabè a pris d’assaut l’Assemblée nationale n’avait pas pour but de rejeter la démocratie, mais qu’il doit être considéré comme un acte de transformation qui permet la renaissance et l’approfondissement de la démocratie. Voilà pourquoi nous pensons que cette lutte du peuple burkinabè qui a culminé avec l’insurrection populaire doit être conservée comme toutes les luttes de ce peuple non pas en étant fossilisées, mais en faisant de ce lieu, un lieu de mémoire vivant, un lieu d’apprentissage, un lieu de débat parce que sans débat, il n’y a pas de démocratie.

Si tant est que le projet est en phase avec l’histoire du pays des hommes intègres, quelle peut être l’influence de cette bâtisse pour la cohésion et l’unité sans lesquelles il n’y aura pas de réconciliation véritable pour une nouveau Burkina ?

Je crois que l’érection de ce musée et de ce monument est la traduction d’un devoir de vérité. Aujourd’hui, aucune personne au Burkina Faso ne nie que les 30 et 31 octobres 2014, il y ait eu une insurrection. Il y en a qui disent insurrection républicaine, il y en a d’autres qui parlent d’insurrection populaire, mais, tout est là, le peuple s’est insurgé contre une certaine gouvernance. Et cela doit être conservé dans la mémoire des Burkinabè, pour éviter que l’on puisse retomber dans les mêmes errements. C’est pour cela que ce musée devra être un lieu de rencontre des Burkinabè, de par leurs différences, parce que ce musée a pour objectif de faire de ce lieu, un lieu de débat, de contradiction, assis dans ce qui est de fondamental en démocratie : l’acceptation de la différence.

C’est pour cela que ce qui sera mis dans ce musée ne sera pas simplement le point de vue des insurgés, mais de tous et de l’histoire telle qu’elle s’est développée, en permettant que les générations futures sachent comment les choses ont évolué jusqu’à ce jour fatidique du 30 octobre et sa continuation le jour suivant.

Donc, c’est un lieu qui devrait permettre de renforcer l’homogénéité sociale que l’on a au Burkina Faso, et la construction de la nation burkinabè. Une nation ne se construit pas en niant son histoire. Une nation se construit en assumant son histoire. Voilà pourquoi le monument et le musée doivent permettre de se rappeler cette lutte mais aussi la nécessité de la réconciliation nationale parce que ce musée, s’il montre ce qui s’est passé, c’est pour qu’on regarde le passé pour comprendre pourquoi nous sommes là, et pour qu’on imagine un avenir commun entre tous les Burkinabè.

Ce musée est-il une réponse à ceux qui pensent que l’acte posé à cet endroit même, est un rejet de la démocratie ?

Disons d’une façon oui, parce que nous n’avons pas voulu qu’il reste en mémoire, que le fait de prendre d’assaut une Assemblée nationale qui est le lieu du débat et de l’édiction des règles puisse être considéré comme un rejet de la démocratie. Non ! Au contraire. Le fait d’avoir pris d’assaut cette institution était un rejet de ce que la représentation nationale s’apprêtait à faire. Est-ce qu’il est normal que des représentants du peuple soient encasernés comme des élèves dans un internat pour aller voter une loi, dans une situation où ils n’ont pas toute la liberté, alors que le peuple refuse cette loi ? En fait, ce musée vise à montrer qu’il faut rejeter l’instrumentalisation de la démocratie, ce que certains appellent la «démocrature », une façade démocratique avec un arrière-plan qui lui est autoritaire et monopolistique.

Donc, nous disons que ce musée doit montrer que la démocratie est quelque chose que les Burkinabè chérissent. Et d’ailleurs ils l’ont montré plusieurs mois après. Quand il y a eu le coup d’Etat, les Burkinabé sont sortis pour défendre la démocratie. Ils sont sortis pour dire non au putsch et aux pouvoirs illégitimes. C’est dire que la prise d’assaut de l’Assemblée nationale est l’expression de l’attachement du peuple burkinabè à la liberté et à la démocratie

Quelles sont les opportunités que suscite ce projet de musée et comment comptez-vous le réaliser ?

La réalisation de ce projet est envisagée selon  un scénario en trois étapes :

  • La première étape consiste en concours d’appel à idées ouvert à tous les burkinabè, où qu’ils se trouvent, pour imaginer le complexe intégré monument du souvenir-musée des luttes du peuple burkinabè ;
  • La seconde étape verra le lancement d’un concours international d’architecture pour la conception dudit complexe ;
  • La troisième étape va s’attacher à obtenir une mobilisation financière populaire par des contributions volontaires des citoyens et des amis du Burkina Faso pour la construction du complexe intégré

Une fois que nous aurons eu les documents et les maquettes, nous allons maintenant travailler pour la matérialisation de ce projet. Et s’agissant justement de la matérialisation de ce projet, nous entendons faire appel à la contribution des Burkinabé. Nous allons les amener à montrer à la face du monde ce qu’ils ont déjà fait au lendemain de l’insurrection ; c’est-à-dire en donnant qui 5 francs, 10 francs, 100 francs, un million… pour véritablement montrer que l’objectif qu’ils avaient n’était pas de détruire la démocratie, mais d’approfondir la démocratie.

Est-ce que le musée à bâtir traduit seulement l’insurrection ?

Non ! Ce musée, nous l’avons intitulé : « musée vivant, mémoire des luttes du peuple burkinabé ». Cela veut dire que dans ce musée, nous allons faire appel aux historiens, aux hommes de lettres, aux anthropologues et autres experts, pour pouvoir avoir en ce lieu, la quintessence de l’histoire du Burkina Faso, et montrer aux générations futures l’obligation qui est la leur de lutter pour garder la liberté et la démocratie. Parce que la prise d’assaut de l’Assemblée nationale avait pour but de consacrer la liberté et la démocratie. Donc, en plus du fait que ce serait un lieu de compilation de l’histoire de notre peuple, il y a également que ce sera un lieu ouvert où les gens viendront se ressourcer, où les gens discuteront et où véritablement les rencontres des différences feront en sorte que nous serons encore plus forts pour accepter la démocratie.

Propos recueillis par Richard KENMOGNE à Ouagadougou