Edito : L’Afrique a mal à ses élections

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D’ici à 2017, une quinzaine d’élections présidentielles vont avoir lieu en Afrique. Et les potentats qui rêvent d’éternité au pouvoir affûtent leurs armes pour continuer à jouir impunément de ses délices. Pierre Nkurunziza du Burundi a ouvert le bal en réussissant son coup d’Etat électoral, en dépit de l’agitation de la communauté internationale. Il faut maintenant attendre de voir si les présidents des deux Congo, du Rwanda ou de l’Ouganda entre autres vont eux aussi obtenir de faire sauter le verrou de la limitation des mandats présidentiels, ou passer outre pour se présenter à des scrutins truqués dont les résultats sont généralement connus d’avance ! Se faisant, ils refusent d’entendre le président américain qui conseille aux dirigeants africains de respecter les limitations du nombre de mandats et leurs constitutions.

« Quand un dirigeant essaie de changer les règles au milieu de la partie, simplement pour rester en poste, il s’expose à l’instabilité et à la discorde, comme nous l’avons vu au Burundi« . Personne ne devrait être président à vie ». « La loi est la loi, et personne n’est au-dessus, pas même les présidents« , a déclaré le président américain lors de sa récente tournée africaine, ajoutant être impatient de retrouver une vie normale à l’issue de sa propre présidence. Barack Obama a confirmé par d’autres mots ce qu’il disait déjà en 2009 à Accra quand il affirmait que l’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts, mais de fortes institutions.

C’est bien dit, et pourtant ! Paul Kagamé du Rwanda est un homme fort, un leader éclairé, apprécié par un peuple qui dans sa majorité souhaite qu’il poursuive son œuvre. Comment faire, alors que la constitution ne lui permet pas de se représenter ? Au fond, l’idéal pour les pays africains ne serait-il pas d’arriver à forger des constitutions qui empêchent les potentiels dictateurs de se maintenir indéfiniment au pouvoir tout en donnant à des leaders d’exception comme Kagamé, le temps nécessaire pour transformer leur pays ?  Vu ainsi, le dogme de la limitation des mandats présidentiels ne semble-t-il pas dépassé ? La vraie question qui se pose est celle des scrutins libres, transparents, incontestables.

Le cas nigérian est instructif à cet égard. En réussissant son alternance politique le 28 avril dernier, le Nigéria a donné une leçon de démocratie. Le perdant a immédiatement reconnu la victoire de son challenger et il n’y a pas eu de violence post-électorale. Cet exemple doit déteindre sur tous les autres pays africains.

L’Afrique doit « frapper sa propre monnaie »

Quelle mouche a donc piqué le président tchadien ? Il a profité d’une interview à des journalistes pour mettre les pieds dans le plat en dénonçant le caractère léonin des rapports monétaires qui lient la France à 15 pays africains. Pour Idriss Déby, « il y a aujourd’hui le FCFA qui est garanti par le trésor français. Mais cette monnaie-là, elle est africaine. C’est notre monnaie à nous. Il faut maintenant que réellement dans les faits, cette monnaie soit la nôtre pour que nous puissions, le moment venu, faire de cette monnaie une monnaie convertible et une monnaie qui permet à tous ces pays qui utilisent encore le FCFA de se développer.

Je crois que c’est une décision courageuse que nos amis français doivent prendre ». Tout est dit. Le tabou est brisé. Il ne reste plus qu’à convaincre les autres pays de la Zone Franc à passer à l’acte. La sortie du système CFA n’est pas une petite réforme aux conséquences limitées. Elle sera difficile, longue dans sa mise en application, coûteuse financièrement et risquée. Il faut en effet tenir compte de la situation déliquescente de nos économies, caractérisées par un déficit des échanges extérieures, le commerce des matières premières très sensibles à la demande, le défaut d’un tissu industriel diversifié, des marchés intérieurs étroits, l’absence de réserves en or et un matelas de devises fortes conséquent, un système bancaire à réformer, les égoïsmes nationaux, etc…Combien de temps faudra-t-il pour qu’une monnaie nouvelle suscite assez de confiance  en elle ? Bien que selon l’article 17 de la convention monétaire du 23 novembre 1973 signée à Brazzaville, tout Etat a la liberté de la dénoncer, il serait vraiment souhaitable que tous les pays concernés se concertent pour couper ensemble le cordon ombilical monétaire avec la France, tout en conservant une monnaie commune. Sans jamais oublier que l’Union Africaine s’est donné pour objectif la création d’une monnaie  panafricaine au plus tard en 2028.

Afrique Media se rebelle

Le Conseil national de la communication, organe régulateur du paysage médiatique camerounais, se serait bien passé de cette publicité tapageuse s’il savait que sa décision de suspendre pour un mois la chaîne de télévision Afrique Media, soulèvera autant de polémique. Cette malencontreuse initiative s’est d’ailleurs révélée comme un coup d’épée dans l’eau, car malgré la pause de scellés sur ses bureaux de Yaoundé et Douala, Afrique Media continue à diffuser ses programmes de l’étranger comme si de rien n’était. Alors qu’officiellement la chaîne a été interdite pour « généralisation des manquements professionnels» ainsi que «des confusions préjudiciables entre liberté d’opinion et les atteintes à la dignité des personnes», le public nombreux à travers l’Afrique des partisans de cette chaîne très particulière dans son ton et sa programmation, n’hésitent pas à affirmer qu’elle est victime de sa dénonciation virulente de la France Afrique et du maintien de la Zone franc. Un leader d’opinion, camerounais, Jean Paul Pougala explique que « Afrique Media (joue) son rôle dans l’éducation de masse pour une certaine prise de conscience de la nécessité du patriotisme en Afrique.

Afrique Media est un réveilleur de conscience. Ils ont le courage de toucher les sujets que les autres journalistes africains évitent, pour ne pas se voir ensuite refuser le visa d’un pays occidental dont tous rêvent… Et pour une fois qu’une télévision panafricaine, c’est à dire qui a vocation à informer et conscientiser tous les francophones du continent africain, voilà qu’on lui met les bâtons dans les roues comme à confirmer que ceux qui émettent depuis Paris ou Londres ou le Vatican ont bien raison de le faire, puisque sur le continent, les autorités vivent encore dans le moyen-âge de l’information ». Pour les analystes, le régulateur aurait pu se limiter à des rappels à l’ordre en laissant le soin à la France, la victime supposée, le soin de porter plainte auprès d’un tribunal. Cette affaire Afrique Media révèle au moins deux choses : la nécessité de mieux articuler la régulation des médias au Cameroun et la difficulté, voir l’impossibilité de réduire au silence un média à l’ère d’internet. Les censeurs sont condamnés à revoir leur envie de répression.

UNE2•N°27  Richard KENMOGNE