Côte d’Ivoire: Pascal AFFI N’GUESSAN «Il y a un moment pour la contestation, il y a un moment pour le compromis»

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Tirant les leçons de la cérémonie d’investiture du nouvel homme fort du Niger à laquelle il a pris part le 02 avril dernier à Niamey, le président du Front populaire ivoirien (FPI) décrypte sans fioritures l’actualité politique de son pays marquée notamment par l’acquittement de Laurent GBAGBO et de Charles BLE GOUDE par la CPI et leur retour au bercail.
Vous venez d’assister ici au Niger à la cérémonie consacrant la première transition entre deux présidents démocratiquement élus à la faveur de la récente élection présidentielle d’il y a quelques semaines. Quelles en sont vos premières impressions ?

Ce sont des impressions de grande émotion par rapport à la portée historique de cet événement qui, de mon point de vue, revêt au moins trois significations. La première signification et le premier défi important, c’est le principe même de la transition démocratique entre un président élu qui passe le flambeau de façon démocratique et républicaine à un autre candidat, son successeur élu démocratiquement. C’est un geste banal dans le monde démocratique, mais pour nous en Afrique, c’est un geste rare, un geste historique, c’est une leçon qui est adressée à l’ensemble de l’Afrique et notamment à tous les dirigeants qui ont la tentation de s’éterniser au pouvoir, à ceux qui ne savent pas passer le flambeau et qui, de par leur comportement, leur attitude, font entorse à la stabilité et la paix dans leurs pays respectifs.

La deuxième leçon que nous retenons de cette cérémonie, c’est cette fidélité, cette cohésion au sein du parti au pouvoir, le PNDS, qui a su gérer toutes les vicissitudes du parcours politique pour rester soudé autour d’un leader charismatique et pour assurer la continuité de la gestion de l’Etat en surmontant toutes les difficultés pour qu’une relève à l’intérieur du parti puisse s’effectuer sans heurt, dans la cohésion, dans la solidarité. C’est aussi rare en Afrique qu’un parti politique réussisse à survivre au pouvoir au départ de son fondateur.
La troisième leçon, c’est même l’identité de celui qui assure la relève, le statut social, voire sociologique de celui-ci. BAZOUM, au-delà de toutes les qualités personnelles qui justifient qu’il soit aujourd’hui à la tête de l’Etat, appartient tout de même à une ethnie minoritaire. Le fait que tout le parti se soit mobilisé autour de lui et que tout le peuple, à travers l’élection, ait porté son choix sur lui, montre bien que grâce au PNDS, le peuple nigérien vient de faire un pas décisif : il vient d’exorciser un démon qui hante tous les pays africains, celui du tribalisme, celui de l’ethnicisme. Avec son accession au pouvoir, le Niger s’est vacciné de ce fléau et envisage désormais l’avenir sur des bases véritablement démocratiques.
C’est donc au total une grande leçon de démocratie, une grande leçon d’adhésion aux valeurs républicaines que le Niger vient de nous donner à travers cette cérémonie.

Quelle lecture faites-vous de l’attitude du président Mahamadou ISSOUFOU, à savoir respecter la Constitution du pays ?

Je crois que BAZOUM lui-même a donné la réponse à cette question à travers son discours. C’est la hauteur d’esprit d’un homme, c’est la fidélité à des convictions démocratiques malgré les attraits du pouvoir : l’homme est resté égal à lui-même. C’est ce que BAZOUM a dit. Il n’a pas changé, ses convictions sont restées intactes en respectant la Constitution pour se retirer après ses deux mandats dans un contexte où beaucoup de Chefs d’Etat font des tripatouillages pour s’éterniser au pouvoir. C’est, comme il a indiqué, la première grande leçon que le président ISSOUFOU donne au monde entier pour montrer qu’il est véritablement un grand homme. Mais pour montrer aussi que ce sont les hommes qui portent les changements, qui portent les progrès démocratiques, qui portent les avancées dans le pays et que, par cette attitude, le président ISSOUFOU a montré que le Niger possède de grands hommes d’Etat qui peuvent faire faire à ce pays des pas décisifs sur la voie de la démocratie et du progrès.

Le président GBAGBO vient d’être définitivement acquitté par la CPI. Quel avenir pour le FPI en République de Côte d’Ivoire ?

L’avenir du FPI dépend de ce que tous ses militants, depuis le président GBAGBO jusqu’au plus petit militant, voudraient bien lui donner. Comme nous venons de le dire, si le PNDS réussit au Niger, ça veut dire que tous les partis politiques peuvent réussir là où ils sont, pourvu que dirigeants et militants soient fidèles à leurs convictions, pourvu qu’ils restent engagés dans la voie de la démocratie et de la bonne gouvernance. Je crois que c’est ce défi-là qui est posé au Front populaire ivoirien et j’espère que nous tous, y compris le président GBAGBO, moi-même et tous les militants, nous serons à la hauteur de ce défi, que nous aurons la même capacité que les militants du PNDS ont démontré pour que le Front populaire ivoirien sorte de ses errements et puisse, demain, reconquérir le pouvoir d’Etat.

On ne parlera plus du FPI légal et du FPI GBAGBO…

C’est ce que nous espérons, c’est ce que nous attendons, c’est ce que nous souhaitons. Nous, nous sommes disposés, comme je l’ai toujours dit…C’est ce qui justifie toutes les démarches que je fais depuis 2014, y compris le voyage que j’ai effectué à Bruxelles en début d’année 2020. J’espère que ces différents appels à l’unité que je n’ai cessé d’adresser trouveront un écho favorable avec la libération du président GBAGBO pour que nous puissions reprendre notre lutte dans la cohésion, dans la discipline et dans la fidélité à nos valeurs fondamentales.

Vous avez été arrêté pour contestation après l’élection d’Alassane OUATTARA. Quel est aujourd’hui votre état d’esprit ?

Je suis sans rancune. Cela fait partie des vicissitudes de la vie politique en Afrique qui est faite de contradictions, d’affrontements, mais aussi de détente. Comme je dis souvent, la vie tout court et la vie politique en particulier obéit aussi aux lois de la thermodynamique : lorsqu’il y a une forte tension qu’on n’est pas en mesure d’amorcer, cela conduit à l’explosion. Mais l’explosion produit la détente. Aujourd’hui, après l’explosion de fin 2020, logiquement, nous devons être dans une phase de détente, parce que c’est cela qui est conforme à la loi de la nature.

La détente, elle, doit venir de toutes parts, aussi bien du côté du pouvoir que du côté de l’opposition, pour que les uns et les autres comprennent que nous ne pouvons pas rester dans une tension permanente qui serait préjudiciable aux intérêts du pays. Il faut que nous ayons la capacité de trouver des compromis à nos divergences pour pouvoir maintenir le pays dans un contexte de paix et de stabilité. C’est dans ce contexte-là que nous pouvons être utiles, que nous pouvons participer à un débat démocratique utile qui permette au pays d’avancer.

Détente oui, mais ça implique la réconciliation. Peut-on parler aujourd’hui d’une vraie réconciliation en Côte d’Ivoire avec le retour du président GBAGBO et des autres ?
C’est une opportunité, c’est un nouveau contexte qui devrait nous inviter à engager ce grand débat national afin de trouver des solutions à tout ce qui nous divise, afin de fonder la vie politique sur des bases consensuelles, parce que c’est le consensus autour des règles du jeu politique, autour du jeu démocratique. C’est ce consensus-là qui peut garantir la stabilité et la bonne gouvernance des pays.

Selon vous, quel modèle peut-on envisager pour une sortie de crise, pour une vraie, une bonne réconciliation en Côte d’Ivoire ?

Moi, depuis 2013, j’ai personnellement invité toute la classe politique, à commencer par les autorités qui gèrent le pays, à ce que j’ai appelé les «états généraux de la République». De mon point de vue, après toutes les turbulences de la vie politique ces trente dernières années, nous ne pouvons fonder la paix, la réconciliation et la stabilité qu’à travers un débat exhaustif sur toutes les questions qui nous divisent : pourquoi tous ces affrontements depuis 30 ans, comment sortir de ce contexte, comment fonder l’avenir sur la base de la démocratie, de la paix et de la stabilité ?

On ne peut y trouver des solutions que si nous nous retrouvons pour nous parler franchement, pour faire le diagnostic de tout ce qui s’est passé dans la vie de la Nation, identifier les insuffisances, identifier les goulots d’étranglement, les difficultés, qu’elles soient d’ordre juridique, sociologique, économique qui expliquent les affrontements, les conflits récurrents et puis, trouver des solutions dans tous ces domaines pour que, plus jamais, ce genre de situation ne se représente.
Il n’y a pas d’autre voie que le dialogue, un dialogue inclusif, un dialogue exhaustif. Et c’est ce dialogue inclusif et exhaustif que nous avons appelé les «états généraux de la République». Les états généraux, vous savez, même dans un département ministériel, lorsqu’on veut établir un bilan approfondi, on organise les états généraux. Dans le passé en Europe, un peu partout dans le monde, il y a eu des états généraux, ça pris des noms différents selon les lieux, selon les moments.

Mais le plus important, c’est qu’il faut réunir tous les protagonistes autour d’une même table. Il faut aborder tous les sujets, même ceux qui fâchent, de manière à ce qu’on trouve des solutions concertées. C’est comme cela qu’on peut refonder la Nation, refonder le jeu politique. Et aujourd’hui, la Côte d’Ivoire a besoin de cette refondation. J’espère que le retour du président GBAGBO au pays, celui de Charles BLE GOUDE et de tous ceux qui sont en exil, y compris SORO Guillaume, soit une occasion pour pouvoir nous mettre d’accord sur la manière de conduire la politique en Côte d’Ivoire, de vivre ensemble dans la fraternité, de surmonter tous les problèmes, les extrémismes, le tribalisme, le népotisme, de surmonter toutes les causes de la frustration et de la violence.

Il s’agit aujourd’hui de recréer les conditions de la renaissance et j’espère que nous aurons cette audace, parce que ce qui manque très souvent dans nos pays, c’est l’audace d’affronter les problèmes, le refus des raccourcis politiques, le refus d’une vision à court terme des choses, d’une absence d’anticipation des projections dans l’avenir, de la hauteur d’esprit sur les défis que le pays a affronté. Donc, l’audace d’approfondir les choses, l’audace d’engager une véritable révolution politique et même culturelle.

Cette audace-là, ici à Niamey, le président ISSOUFOU l’a eue. Il a eu l’audace de mettre en œuvre qu’à l’intérieur du parti, le principe démocratique prévale. Il a eu l’audace de présenter au peuple nigérien un cadre en qui il a confiance, qui n’appartient pas à une ethnie majoritaire, qui pouvait être victime de tribalisme à l’occasion des élections. Mais il a eu cette audace de dire nous devons réussir cette transition démocratique et nous faisons ce pari et nous allons nous donner les moyens de le relever. Et cela a été une réussite. C’est tout aussi possible en Côte d’Ivoire et j’espère que les dirigeants actuels auront cette audace-là de poser un acte qui restera mémorable dans l’histoire de notre pays.

Vous avez eu l’audace, cela vous a conduit en prison après la contestation de l’élection du président OUATTARA. Aujourd’hui, est ce qu’on peut dire que le front de contestation contre l’élection du président OUATTARA est complètement en lambeaux, puisqu’après la rencontre BEDIE/OUATTARA, black out total ?

On ne peut pas parler de lambeaux, on peut tout au moins parler de moment. Il y a un moment pour la contestation, il y a un moment pour le compromis afin d’avancer, sinon le pays reste bloqué dans la contestation et il n’y aura aucune possibilité d’avancer. Nous avons contesté, nous avons même appelé à la désobéissance civile, nous connaissons les résultats qui en découlent. Mais il faut tourner la page et ouvrir une nouvelle perspective, il faut passer de la contestation à la négociation, de la tension à la détente, c’est ça qui est le principe naturel, sinon, c’est l’explosion. Si vous restez dans une tension permanente, vous faites exploser le pays. Or, je ne crois pas que ce soit l’objectif des leaders politiques qui contestent. Ils contestent parce qu’ils veulent voir des améliorations s’opérer, parce qu’ils refusent un certain nombre de choses. Ce qui est important c’est que l’acte de contestation puisse interpeler ceux qui sont victimes de cette contestation et que cela puisse aussi être enseigné pour l’avenir. Mais, au-delà de la contestation, lorsqu’on voit les dommages que cela cause, il faut savoir ne pas dépasser la ligne rouge et entrer dans une logique de négociation pour trouver des compromis qui permettent d’avancer.

On ne peut pas dire que la contestation a été inutile. Mais il y a un moment où il faut passer à une autre étape. Aujourd’hui, nous devons être dans l’étape de la décrispation, de la normalisation, je dirai la refondation du jeu politique. C’est pour cela que tout le monde attend le gouvernement au tournant pour savoir quelle orientation il va donner à son action, en ayant tiré les leçons de la désobéissance civile, en ayant évalué les dégâts du point de vue de l’image même du régime, du point de vue du pays et aussi pour voir comment prendre en compte les aspirations de l’opposition pour fonder un nouveau jeu démocratique qui nous éviterait à l’avenir des tels désagréments.

Entretien avec Richard KENMOGNE